Il était l'un des grands malades de l'Europe, il en est devenu le bon élève. 10 ans après la crise, le Portugal se redresse et retrouve la confiance de ses partenaires européens et des marchés financiers. Mais une partie de la population réclame un meilleur partage de cette prospérité retrouvée.

manifestation le 23 mars 2019 à Lisbonne - les fonctionnaires réclament le rattrapage des années de crise
manifestation le 23 mars 2019 à Lisbonne - les fonctionnaires réclament le rattrapage des années de crise © Fen prof

Des marteaux piqueurs et des grues dans les rues, le ballet des avions qui couvre les conversations : Lisbonne est en pleine reprise, 10 ans après le début de la crise. Oubliée, la cure d'austérité imposée en contrepartie des 78 milliards d’euros octroyés en 2011 par la Troika (Banque centrale européenne, Commission de Bruxelles, FMI). Les 700 000 emplois supprimés, les 500 000 Portugais contraints de s'exiler, tout cela appartient au passé. 

Excédent budgétaire en vue

La croissance, négative entre 2011 et 2013, a atteint un record à 2,8 % en 2017 et avoisine désormais les 2 %. Après un sommet à 16,2 % en 2013, le chômage est descendu à 6,6 %. Quant au déficit public, il était de 11,2 % du PIB en 2010, et devrait être proche de zéro cette année. Un léger excédent budgétaire est même attendu en 2020, pour la première fois depuis la révolution des Œillets en 1974. 

"la crise nous a avantagés" - Nuno Carvalho, patron de la Padaria Portuguesa
"la crise nous a avantagés" - Nuno Carvalho, patron de la Padaria Portuguesa © Radio France / Louise Bodet

Parmi les symboles de cette reprise économique, la très prospère Padaria Portuguesa, réseau d’une soixantaine de pâtisseries. Son fondateur Nuno Carvalho en résume ainsi le concept : "Là où il y a une machine à café et un petit gâteau, il y a un Portugais."

Notre première pâtisserie a ouvert en 2010, mais la crise nous a beaucoup avantagés. De nombreux locaux commerciaux étaient vides, on a décroché de très bons emplacements à des loyers peu élevés. Et puis en période de crise, les gens sont plus raisonnables : ceux qui sortaient dîner restent chez eux, et aller dans une pâtisserie boire un café ou manger un gâteau, ça devient un petit luxe - Nuno Carvalho, patron de la Padaria Portuguesa  

Reconversion forcée

Même décor, mais scenario très différent : Madalena Sa est la patronne du « Mad Mary Cuisine », petit restaurant du centre-ville de Lisbonne qui accueille une clientèle de cols blancs. Pendant 9 ans, elle a vécu à Paris où elle dirigeait la filiale française d’une banque portugaise qui a fait faillite. 

Retour au pays, donc, en 2016, et reconversion forcée après 25 ans d’expérience dans le secteur bancaire. A 55 ans, Madalena a ouvert son restaurant avec l’aide de son mari Rui mais peine à dégager des bénéfices : "je ne gagne pas d’argent car je ne fais que payer, payer et payer". Elle s’estime "victime de la crise."

Madalena Sa, ex-directrice de banque reconvertie dans la restauration
Madalena Sa, ex-directrice de banque reconvertie dans la restauration © Radio France / Louise Bodet

Le gouvernement dit que tout va bien, qu’on est sortis de la crise mais l‘économie portugaise est très fragile. Le Premier ministre se vend très bien en Europe, mais la réalité vécue par les Portugais est très différente - Rui Sa, cogérant d'un restaurant du centre-ville de Lisbonne

Hausse du salaire minimum, revalorisation des retraites, réduction du temps de travail : à son arrivée au pouvoir à l’automne 2015, dans le cadre d’une coalition avec la gauche radicale, le socialiste Antonio Costa a rompu avec l’austérité du gouvernement précédent. Depuis, il joue les équilibristes, assurant qu’il « réduit les déficits, tout en améliorant la vie des Portugais »

Nous ne sacrifions pas les intérêts des Portugais en ayant l'obsession du déficit, en revanche nous rétablissons la crédibilité internationale du Portugal - Antonio Costa, Premier ministre portugais

Fonctionnaires : 10 ans de gel des carrières

Mais ce discours officiel est contredit dans la rue par les fonctionnaires, ces 650 000 salariés du secteur public qui, pendant la crise, se sont serré la ceinture. Baisses de salaire, carrières gelées : depuis plusieurs mois les infirmiers, les policiers, les enseignants manifestent et font grève pour réclamer le rattrapage des années de crise. Alberto Marques, professeur de mathématiques dans un lycée de Lisbonne, et syndicaliste à la Fen-prof, fait ses comptes : 

"Après 25 ans de carrière, je devrais être au 7e échelon et toucher 2453 euros bruts par mois. Or je ne suis qu’au 3e échelon, et je gagne 1864 euros mensuels. Vu d'Europe, tout va bien, et c'est vrai que le gouvernement a pris des mesures, mais on est bien loin de la situation antérieure. Le pain, le lait, l'essence : les prix ont beaucoup plus augmenté que les revenus. Au quotidien, c'est vraiment très difficile."

Dans le quartier de l'Alfama, à Lisbonne - le boom immobilier favorise la reprise économique... et vide le centre historique de ses habitants
Dans le quartier de l'Alfama, à Lisbonne - le boom immobilier favorise la reprise économique... et vide le centre historique de ses habitants © Radio France / Louise Bodet

Un secteur en particulier est concerné par la flambée des prix : l’immobilier, sous la pression des acheteurs étrangers, brésiliens, chinois, et d'abord français, attirés par l'ensoleillement et un régime fiscal attrayant. Dans les secteurs les plus recherchés de Lisbonne, le mètre carré peut atteindre 10 000 euros. Et le phénomène Airbnb transforme ces quartiers.

« Ils nous virent pour nous remplacer par les touristes »

"Moi, je ne supporte plus les touristes", lâche, excédée, une habitante du très typique quartier de l’Alfama, ensemble de ruelles étroites qui dévalent la colline en direction du Tage. Luis Mendes, chercheur à l’Institut de géographie et d’aménagement du territoire de l’Université de Lisbonne, confirme : "Dans l'Alfama, plus de la moitié des logements sont loués via Airbnb. Il y a une telle invasion de l'espace public, un tel bazar, que les gens ne le supportent plus."

Le tourisme, le boom de l'immobilier, ça peut être positif, mais nous avons besoin d'une régulation, d'un équilibre entre nos territoires - Luis Mendes, géographe à l'Université de Lisbonne

A quelques rues de là, dans le quartier de Mouraria, également sous tension, Carla Pinheiro se bat depuis 2 ans pour garder son appartement. Elle paie 300 euros de loyer et gagne à peine le double. Si son propriétaire veut vendre l’immeuble, c’est dit-elle "à cause de tout cela : les locations touristiques, la spéculation immobilière... ils nous virent pour nous remplacer par les touristes."

Dans le quartier de Mouraria, Carla Pinheiro, menacée d'expulsion
Dans le quartier de Mouraria, Carla Pinheiro, menacée d'expulsion © Radio France / Louise Bodet

Ils ont mis la main sur tous les quartiers du centre-ville, et maintenant, ils s'attaquent à la banlieue. Nous, on ne peut pas suivre, c'est devenu trop cher - une habitante du quartier de Mouraria, menacée d'expulsion 

Les douces soirées au bord du Tage n'ont en tout cas pas fini d'attirer les étrangers. En témoigne l'ouverture d'un grand Salon de l’immobilier et du tourisme portugais, le 16 mai à Paris.

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