Leur nombre s'égrène depuis un an et le début de l'épidémie : au 15 mars, 90 788 personnes avaient perdu la vie en raison du Covid-19 en France. Derrière ce nombre, il y a des vies, arrêtées. Les proches de Nadine, Roumania, Michel et Youcef racontent.

Claudio Calfuquir tient un portrait de sa mère, Roumania, morte du Covid à l'âge de 62 ans, le 4 mai 2020
Claudio Calfuquir tient un portrait de sa mère, Roumania, morte du Covid à l'âge de 62 ans, le 4 mai 2020 © Radio France / Rémi Brancato

Depuis un an, 90 788 familles* ont été endeuillées par l’épidémie de Covid-19 en France. Au delà de la litanie des statistiques quotidiennes, France Inter brosse, un an jour pour jour après l’annonce du premier confinement par Emmanuel Macron, le portrait de quatre de ces morts, par la voix de leurs proches, pour mettre des visages sur les chiffres du Covid.

Roumania, militante "au grand cœur"

Roumania Calfuquir, 62 ans, a été emportée le 4 mai 2020, après presque un mois d'hospitalisation en réanimation, suite à un AVC dans son appartement de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, contaminée, comme son mari, par le Covid-19. Fin mai, lui a pu sortir une journée pour les obsèques de son épouse : "On s'est rassemblé à 10 ici, dans ce jardin, après la crémation" se souvient leur fils, Claudio, dans son appartement montreuillois, qui évoque un "deuil impossible", avec une autre cérémonie deux mois plus tard en Bulgarie, où sa mère était née.

Dans les années 70, Roumania part étudier en Roumanie, où elle rencontre son futur mari, exilé chilien. Déjà militant, le couple s'installe ensuite quelques années à Cuba, où naît Claudio, et arrive en France, dans les années 80. Leur deuxième garçon naît à Montreuil, en France où le couple milite, à gauche, toujours.

"C'était quelqu'un qui suivait son cœur" résume Claudio. Roumania a "toujours souhaité que le monde change, une meilleure répartition des richesses". "Je l'avais au téléphone au début du confinement et elle me parlait de Boris Johnson qui, à ce moment là, disait que l'objectif en Angleterre, c'était l'immunité collective, ce qui l'avait touchée car derrière ces mots, elle voyait les personnes qui allaient mourir, elle en pleurait" raconte le fils, "c'est assez incroyable, paradoxal même, puisque c'est elle qui en décède quelques jours par la suite". 

"Comme n'importe quelle femme de 62 ans", Roumania avait des projets, détaille Claudio. Prendre sa retraite, notamment. Avant ce printemps 2020, elle travaillait encore et établissait des diagnostics immobiliers, tout comme son mari, en tant qu'auto-entrepreneurs. Selon son fils elle envisageait de "passer peut être plus de temps avec sa famille, en Bulgarie".

Youcef, informaticien et jardinier amateur

"Youcef était très jeune, il avait 36 ans" dit simplement Saana pour parler de son mari, mort le 17 mai 2020. Cet habitant de Pierrefitte-sur-Seine au Nord de Paris, travaillait à Sarcelles, "dans un petit centre de santé", en tant qu'informaticien. C'est au travail qu'il a, "hypothèse la plus probable" selon son épouse, été contaminé.

Hospitalisé le 5 avril en détresse respiratoire aiguë et inconscient, il passe un mois et demi en réanimation, atteint du Covid, aggravé, sans doute, par son surpoids. 

Arrivé en 2006 en France, Youcef était né en Algérie. En 2008, Saana, rencontrée sur les bancs de l'université d'Alger le rejoint. Les deux informaticiens s'installent et donnent naissance à une petite fille, aujourd'hui âgée de 10 ans. "C'était un homme dynamique, qui aimait la vie et la nature" raconte son épouse, "il avait trouvé un équilibre entre son travail, et ses passions". 

Parmi elles, le jardinage, des heures durant, dans "le jardin partagé" où il cultivait "tomates et fraises, qu'il adorait". Saana décrit un homme aimant, "généreux" et apprécié, ce qu'elle a mesuré "le jour des adieux" à l'hôpital Pompidou. Puisque son corps doit être enterré en Algérie, une petite cérémonie est organisée et malgré les mesures sanitaires encore en vigueur mi-mai, une cinquantaine de personnes fait le déplacement. "Je pense qu'il avait marqué chacune de ces personnes là car il était très serviable, très généreux" raconte Saana.

Depuis l'Algérie où elle passe quelque semaines en famille, la jeune femme dit désormais prendre la vie "avec plus de profondeur". Elle dit aujourd'hui "essayer de laisser une empreinte", à la façon de son mari : "Il m'a appris sa générosité et j'espère avoir une partie de cette générosité à partager avec les autres".

Michel, passionné d'auto, emporté en 48 heures

Pour Marie-Laure, le souvenir de son frère est troublé par cette terrible journée du 12 avril 2020. Après deux jours de toux, de difficultés respiratoires, Michel, 62 ans, retraité depuis un an, est retrouvé mort par son infirmière dans son lit, à son domicile de Châtenay-Malabry, dans les Hauts-de-Seine, qu'il occupait avec sa mère de 93 ans. À quelques rues, dans son appartement, sa sœur ne s'explique toujours pas comment il a pu contracter le Covid-19, lui qui sortait peu, car fragile, diabétique, récemment opéré du cœur et dépressif. "Cela a été terrible" se rappelle Marie-Laure. 

"Mon frère était mon idole" dit sa petite sœur, cadette de dix ans, "c'était un modèle" dans cette famille de trois enfants. "Je me souviens de son rire, très communicatif, lorsqu'il regardait une comédie à la télévision" raconte-t-elle encore.

Elle décrit un "passionné" de sports automobile. "Il ne manquait pas la diffusion d'une course F1 ou un salon de l'automobile et ses armoires était emplies de livres et magazines sur sa passion". "Incollable" sur le sujet, il collectionnait les modèles réduits de voiture, sur les étagères de sa chambre.

Une passion "transmise par notre père" dont Michel ne s'était "jamais remis" de la mort, alors qu'il était encore jeune, témoigne Marie-Laure. "Je me rappelle des bons moment avant sa maladie, car il était très dépressif" raconte sa soeur.

Le Covid aura stoppé tout espoir pour elle. "J'ai l'impression d'une histoire inachevée, parce que tout au long de ma vie, j'ai espéré qu'il s'en sorte, qu'il redevienne celui que j'ai connu quand il était jeune" témoigne Marie-Laure, qui, "tous les week-end" allait cuisiner chez son frère et sa mère. "Il me manque" dit-elle simplement, "sa vie n'a vraiment pas été drôle, jusqu'à la fin".

Comme les familles de Roumania et Youcef, Marie-Laure a rejoint l'association "Coronavictimes", qui accompagne les proches de morts du Covid-19.

Nadine, "maman-poule" de 71 ans

Sur son téléphone, Nicolas montre un portrait de sa mère, Nadine, emportée par le Covid en novembre 2020
Sur son téléphone, Nicolas montre un portrait de sa mère, Nadine, emportée par le Covid en novembre 2020 © Radio France / Rémi Brancato

A Noisy-le-Grand, en Seine-Saint-Denis, dans ce jardin près de l'immeuble où il a grandi, Nicolas montre une photo de sa mère, Nadine, "sereine et paisible". "Elle reflète bien ma maman" estime le trentenaire, revenu vivre chez son père, depuis la mort brutale de son épouse le 10 novembre, après deux semaines en réanimation. 

Nadine, 71 ans, était en plutôt bonne santé, exceptée un peu d’hypertension et cette arthrose au genou qui l'avait conduit à se faire opérer fin octobre, intervention reportée du printemps. Selon son fils, c'est lors de ce séjour à l'hôpital qu'elle a contracté le Covid.

Nadine avait une vingtaine d'années quand elle est arrivée en France, en 1975, depuis le Laos. Elle rencontre son mari dans l'avion. "C'était assez difficile à leur arrivée, les premières années en France, mais je pense qu'ils ont su pleinement s'intégrer" témoigne Nicolas. 

D'abord câbleuse en électronique, Nadine s'arrête de travailler pour s'occuper de ses deux garçons. "On était très proches avec ma maman, elle était un peu 'maman-poule', ce qui se traduisait par un besoin de beaucoup voir ses enfants, ce lien que j'avais avec elle était très fort". 

La famille, Nadine la chérit particulièrement. Plus que jamais, la retraite lui permet de lui rendre visite, au Laos, "tous les deux ou quatre ans", selon Nicolas. "Elle était heureuse quand le voyage arrivait" se souvient son fils, qui aurait aimé y retourner avec elle, "mais malheureusement ce ne sera pas le cas, le Covid l'a empêché". 

"Ça a été très, très brutal" estime Nicolas, "ce qui ajoute à la difficulté à accepter et à faire son deuil". Pour trouver du soutien, le jeune homme a rejoint, via les réseaux sociaux, l'association "Victimes du Covid-19", qui milite notamment pour l'instauration d'une journée d'hommage national aux morts de l'épidémie

"Quand je vois les infos à la télé, au quotidien, on voit un nombre de contaminés, un nombre de décès, mais derrière ces chiffres, il y a des personnes, des humains, comme ma maman" ajoute Nicolas , "et il y a également des proches, des familles qui ont vraiment vécu un calvaire".

*données de Santé Publique France au 15 mars 2021.

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