Un parti qui continue sa conquête de nouveaux territoires, comme celui-ci, entre l’Atlantique et l’estuaire de la Gironde, qui connait la crise économique et la mondialisation

Pauillac, entre l’Atlantique et l’estuaire de la Gironde, un territoire magnifique qui vote désormais FN
Pauillac, entre l’Atlantique et l’estuaire de la Gironde, un territoire magnifique qui vote désormais FN © cc Charles Pence

Nous ne sommes pas en Provence, où le Front National est déjà implanté. Ni dans le nord ou l’Est, où l’industrie a été laminée et où le FN est maintenant bien ancré. Non nous sommes dans la péninsule du Médoc. Au nord-ouest de Bordeaux, entre l’Atlantique et l’estuaire de la Gironde. Un décor magnifique au milieu des vignes. Les villages s’appellent Saint-Julien, Margaux, Saint Estèphe, Saint Laurent Médoc, Pauillac.

Un défilé de grands crus : Château Lafite, Mouton Rothschild, château Latour qui cachent mal une autre réalité : plus de 10% de chômage, deux tiers de la population trop précaire pour être imposéeet une ville symbole d’un territoire à deux vitesses : Pauillac, avec ses maisons vides et sa rue commerçante, où des trompes l’œil cachent les rideaux de fer des boutiques qui ont fermés.

La rue commerçante de Pauillac où l'ancienne municipalité a couvert de trompe-l’œil les rideaux de fer des  boutiques qui ont mis la clé sous la porte.
La rue commerçante de Pauillac où l'ancienne municipalité a couvert de trompe-l’œil les rideaux de fer des boutiques qui ont mis la clé sous la porte. © Radio France / Aurélien Colly

La parole, elle, se libère à Pauillac "Je vais vers le Front national, pas parce que je suis raciste, mais parce que je trouve marine Le Pen beaucoup plus censé dans ses dires, que n’importe quel politicien. Et de toute façon ils en ont rien à foutre du français"
"Y’a un ras le bol général, c’est certain. Forcément, y’a plus beaucoup de boulot. Un grand coup de balais, ça ferait du bien"
"Mettons nos bons français au travail… quand vous voyez tous ces immigrés, vous croyez que c’est normal ça ? Y’a trop de social… moi, comme j’ai toujours dit : le social tue le social"».

Des français désabusés, qui alimentent la poussée du FN dans cette terre historiquement à gauche : plus de 50% dans certaines communes aux dernières régionales, et les deux premiers conseillers départementaux d’Aquitaine, dont Grégoire de Fournas, 31 ans, à la tête d’une exploitation viticole familiale : "Je pense que le premier argument qui leur fait sauter le pas, c’est la question de l’immigration, sur laquelle on est totalement clivant par rapport au parti socialiste et à la droite. Alors peut-être qu’il y a une droite plus proche de nous en PACA ou dans d’autres régions, mais il se trouve qu’ici, la droite elle est juppéiste et elle assume complètement la même position que le parti socialiste sur l’immigration et c’est ça qui les fait décrocher vers nous .

L'immigration, problème du Médoc ?

Il y a toujours eu des immigrés au Médoc, justement pour travailler la vigne et ils se sont toujours intégré. Ce qui est vrai en revanche, c’est que le Médoc n’a pas échappé à la mondialisation. Fin des années 80, fermeture de la seule industrie de la péninsule, une raffinerie : 1200 licenciements, la classe moyenne disparaît. Et puis la vigne, seule source d’emploi, a aussi trinqué. Modernisation, arrivée des capitaux étrangers dans les grands crus et concurrence internationale pour les petites exploitations familiales.

Bernard Guiraud est maire divers gauche de Lesparre Medoc. C’est lui qui a été battu aux départementales par le FN : "Avant les familles, souvent d’immigrés, travaillaient dans les châteaux, étaient logés, avaient leur petit jardin, leur petit poulaillers, ne gagnaient pas beaucoup d’argent mais étaient pas malheureux. Et puis il y a les années 2.000, où là on est dans une autre forme de travail. Les châteaux et la plupart des petites propriétés ont abandonné les employés et passent par des sociétés qui font travailler des gens, pour la plupart des immigrés, et donc ça créé un mauvais climat entre châteaux, collectivités et populations".

Les châteaux n'ont plus d'employés et passent par des entreprises de sou-traitance
Les châteaux n'ont plus d'employés et passent par des entreprises de sou-traitance © CC PA

Illustration des conséquences de ce bouleversement avec Nicolas Hervé, il a dirigé l’antenne de Pôle Emploi à Pauillac ces dix dernières années et il a vu l’arrivée de nouveaux ouvriers agricoles qui ont exacerbé encore la concurrence : travailleurs détachés venus d’Europe de l’Est, sahraouis remontés d’Espagne après la crise de 2008 : "On a senti de plus en plus l’urgence dans les demandes des personnes qui venaient au pôle emploi. On a senti un discours qui était beaucoup plus dur. L’emploi manquant, on s’en prenait à son copain marocain qui était pourtant sur les mêmes bancs d’écoles parce que les Marocains sont arrivés dans les années 50 en Médoc. On a senti une vraie agressivité, au moins dans les propos. Donc le médoc viticole, c’est un Médoc qui souffre."

La voie royale pour le FN

Plus que l’immigration, c’est la déstructuration complète d’un territoire sur trois décennies qui alimente frustrations. Recherche de bouc émissaire et vote Front National. Sébastien Hournau est l'ancien maire socialistes de Pauillac : "Là où il y avait une organisation sociale, avec ses lacunes avec ses difficultés mais avec sa cohérence… tout un territoire s’y était structuré. A partir du moment, où vous avez l’essentiel de l’économie qui ne participe plus à cette organisation et pire, la désorganise pour des questions de coût de main d’œuvre, l’un et l’autre ont créé vraiment une fracture, avec des perdants. Ça a été intériorisé et la manière dont ça sort aujourd’hui et depuis quelques années, ça a une traduction politique à travers ce vote Front national"

D’autant qu’à ces causes conjoncturelles, s’ajoutent des éléments structurels. Un Médoc enclavé, avec une identité locale très forte, une mentalité presque insulaire, qui a bloqué le développement d’alternatives à l’économie de la vigne ou d’infrastructures permettant de rapprocher le Médoc du bassin d’emploi de Bordeaux. Avec aussi des communes qui ne voient pas l’argent des vignes. La viticulture est exonérée de Contribution économique territoriale, l’ancienne taxe professionnelle. De quoi alimenter là encore, le sentiment d’injustice et le vote frontiste.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.