"CRS-SS" : ce slogan associé à Mai-68 résume à lui tout seul la haine que les manifestants révoltés ont pu éprouver face aux compagnies républicaines de sécurité, créées par le général de Gaulle en 1944. Qui étaient ces CRS en costume-cravate de l'époque ? Qu'est-ce que mai 68 a changé pour la police d'aujourd'hui ?

Musette, grenades, fusils lanceurs de grenades, qu'est-ce que mai 68 a changé pour la police ?
Musette, grenades, fusils lanceurs de grenades, qu'est-ce que mai 68 a changé pour la police ? © AFP / Jacques Marie

Marc avait 25 ans et cela ne faisait même pas un mois qu'il était sorti de l'école de police, quand son unité, la CRS 50 de Saint-Etienne, a été appelée à la rescousse, pour faire barrage aux manifestants révoltés. Marc est resté 48 jours face à eux. 48 jours et 48 nuits de tour de France pour cette révolte nationale. Le jeune policier n'a pas saisi tout de suite l'ampleur du mouvement qu'il avait pour mission de contenir et réprimer. Il pensait même ces étudiants contestataires très inoffensifs. Marc a cru au début à du "folklore". Tout comme Pierre Deharbe, qui venait lui de la CRS de Versailles, et avait 27 ans, en 68.

Pierre raconte la même stupéfaction, quand les manifestants emmenés par Daniel Cohn-Bendit se sont mis à dépaver les rues, et jeter des pierres avec des frondes sur les policiers qui se faisaient traiter de "CRS-SS". "Cela m'a profondément blessé, ces mots, SS", dit aujourd'hui Pierre Deharbe, dont un oncle avait été fusillé par les Allemands pendant l'Occupation en France. "Si on avait été des SS, il y aurait eu beaucoup de morts parmi les étudiants", ajoute Marc. Il y a en a eu en réalité un seul - la police avait d'abord conclu à un règlement de comptes - .  

Affiche de mai 68 éditée par l'Atelier Populaire
Affiche de mai 68 éditée par l'Atelier Populaire © AFP /

Gomme à effacer le sourire

En mai 68, quand les pierres ont commencé à voler, mais que toutes sortes de projectiles, des pots de fleurs, et même des gazinières, ont été jetés de fenêtres d'immeubles sur les CRS, Pierre et Marc portaient tous deux le même petit casque léger et sans visière, bien peu protecteur en réalité. Surpris par la colère incontrôlable des manifestants qui leur faisaient face, ces deux jeunes policiers se sont plusieurs fois sentis en difficulté, derrière leurs boucliers ronds qu'ils baptisaient "couvercles de poubelles" car ils avaient la même forme. 

"On repoussait les étudiants avec le mousqueton, une arme longue jamais chargée", dit l'un. _"Et on utilisait ce qu'on appelait la gomme à effacer le sourire"_, ces bâtons de défense souples, avec lesquels on voit de nombreuses arrestations d'étudiants sans grand ménagement, sur des images d'archives. Beaucoup de manifestants ont d'ailleurs été blessés, mais le chiffre est difficile à évaluer, car beaucoup ne se rendaient pas à l'hôpital de peur de se faire arrêter par la police.

En dehors du bâton de défense, du mousqueton et de l'arme de poing (qu'aucun policier n'a utilisée en 68), le reste de l'équipement ne semblait pas très utile. Les lunettes d'aviateur et les masques étaient peu efficaces pour se protéger des gaz lacrymogènes, qu'ils lançaient souvent avec des fusils lance-grenades. Les gendarmes mobiles, eux, n'avaient que des grenades à main, en mai 68.

"On vient de nous signaler deux voitures en feu. Nous avons été obligés de refluer derrière cette barricade où les manifestants ont allumé un incendie" témoigne un CRS de l'époque, par échange radio avec le poste commandement de la préfecture de police de Paris, selon des archives inédites que France Inter s'est procurée. Des archives qui prouvent que Dany le Rouge est aussi la cible numéro 1 de la police. 

"Cohn-Bendit est aperçu au Quartier latin, procédez à son arrestation, flagrant délit", ordonne un policier par radio de l'époque, d'une voix nasillarde.

"Cohn-Bendit, j'ai eu l'honneur de le voir à un mètre de moi", raconte fièrement Pierre Deharbe. "Il nous narguait. On voulait tous le voir, car c'était lui qui semait le bazar. Aujourd'hui, j'en garde plutôt un bon souvenir". Pour Marc, le souvenir le plus marquant, c'est cette manifestation à Lyon, le 24 mai 1968, et ce camion lancé sur un pont contre un commissaire. Le commissaire René Lacroix en est mort. "Parce qu'il a été heurté", assure le commissaire général de la police nationale et historien de la police Charles Diaz, qui vient de publier "Mémoires de police, dans la tourmente de mai 68". D'autres assurent que c'est de peur, que le commissaire Lacroix a succombé.

Daniel Cohn-Bendit le 13 mai 1968, lors de la grande manifestation unitaire organisée par la CGT, la CFDT, FO et la FEN
Daniel Cohn-Bendit le 13 mai 1968, lors de la grande manifestation unitaire organisée par la CGT, la CFDT, FO et la FEN © AFP

CRS de père en fils

"Quand on voit dans quelles conditions ils ont affronté ces manifestants, on a le plus grand respect pour nos anciens", souffle Guillaume, le fils de Marc, devenu CRS comme son père. Guillaume a aujourd'hui 47 ans, 25 ans de carrière dans la police, et à la CRS 11 de Lille où il est affecté, il a souvent été appelé pour des manifestations de marins-pêcheurs, du maintien de l'ordre autour de stades de foot, ou plus récemment à Calais. "Aucun CRS ne serait aujourd'hui envoyé avec l'équipement qu'avait mon père en 68", assure-t-il. 1968 a marqué un tournant dans la police. 

Du costume-cravate à Robocop

D'abord en terme d'équipement. Guillaume a lui surtout connu les tenues de "Robocop"avec des renforts au niveau des épaules, des coudes, des jambes, du dos. Et aujourd'hui, certains CRS sont équipés de "boucliers de plus de 20 kilos", explique-t-il. Entraînés aussi pour certains comme les unités d'élite de la BRI ou du RAID, pour être en capacité de riposter à une attaque terroriste. "68, c'était vraiment une autre époque", conclut Guillaume.

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