Six mois après la mort de Steve Maia Caniço, ses proches s'interrogent sur la façon dont sont menées les enquêtes. Entre faux-pas de communication et déclarations hâtives, l'affaire pourrait marquer durablement le rapport entre une partie de la population et les forces de l'ordre.

Une fresque à la mémoire de Steve Maia Caniço.
Une fresque à la mémoire de Steve Maia Caniço. © Radio France / Ariane Griessel

Au premier coup d'œil, les couleurs sont vives, le nom de Steve tracé en grand sur le bâtiment abandonné, celui qu'ici on surnomme "le blockhaus". Il suffit de s'approcher pour voir le dessin des policiers en train de viser une silhouette. Juste à côté, le slogan "la police est coupable". Six mois après la Fête de la musique, le Quai Wilson, à Nantes, porte encore les traces de cette nuit au cours de laquelle Steve Maia Caniço, 24 ans, a disparu.

Ce 21 juin, des "sound systems" sont installés à cet endroit du quai. Comme chaque année, le rendez-vous se déroule sans que des barrières de protection soient posées le long de la Loire. Ici, on vit avec le fleuve, on en connaît les dangers, le courant qui ne pardonne pas. Malgré cela, quand, à 4h30, les policiers interviennent pour couper la musique, faisant usage de gaz lacrymogènes, les fêtards oublient la proximité de l'eau. 

"On ne voyait rien parce que les lacrymos allaient vers la Loire. Un homme nous a dit de ne pas aller dans cette direction, que des gens étaient tombés. Je ne pensais pas du tout à la Loire, je ne pensais qu'à éviter les lacrymos", raconte, six mois après, Soline, une amie de Steve Maia Caniço. Pour les proches du jeune homme, il n'y a pas de doute quant au fait que c'est à ce moment-là que leur ami, qui ne savait pas nager, est tombé dans le fleuve.

Aujourd'hui l'entourage de Steve dit avoir encore "beaucoup de questions" : "Nous on a rien derrière, on sait juste qu'on a perdu un ami proche, on a fait l'enterrement. On commence le deuil. On demande justice, on a encore des questions, on veut des réponses. Aura-ton vraiment des réponses un jour, on ne sait pas…", s'interroge Maël. Comme les autres proches du jeune homme, il dit vouloir continuer à organiser des hommages à celui qu'ils décrivent comme "non violent, une personne très saine d'esprit" : "Il vit pour le son. Steve, c'est un mec avec le cœur sur la main, toujours le sourire, toujours respectueux, un mec en or (…). Ce n'est pas quelqu'un qui va aller voir un policier et lui manquer de respect. Quelqu'un de très souriant, très agréable."

"Je me suis dit que, clairement, on mentait"

"On ne dit pas que la police les a poussés par l'action, mais que, par toute la violence dont ils ont fait preuve, les gens ont été désorientés et sont tombés dans la Loire", analyse aujourd'hui, Aliyah, également proche de Steve Maia Caniço. Comme tant d'autres, elle a mal reçu le rapport IGPN rendu public par le Premier ministre en personne, le 30 juillet. "Ils ont dit qu'il n'y avait aucune preuve qu'il y avait eu une charge et une telle violence. Là je me suis dit que, clairement, on mentait (…). Je me sens humiliée quand je vois ça, et je trouve que Steve l'est encore plus."

"Aura-ton vraiment des réponses un jour, on ne sait pas", s'interroge Maël, un proche de Steve
"Aura-ton vraiment des réponses un jour, on ne sait pas", s'interroge Maël, un proche de Steve © Radio France / Ariane Griessel

La synthèse conclut que l'intervention des forces de l'ordre était légitime, face à des jets de projectiles, et qu'aucun lien ne peut être établi entre son déroulement et la disparition de Steve Maia Caniço. Rappelons qu'il s'agit, à ce stade des conclusions d'une enquête administrative, visant à vérifier que les procédures ont bien été respectées. Une autre enquête, judiciaire, est également en cours du côté de l'IGPN. Cette dernière donne plus de moyens à la "police des polices", notamment l'accès aux écoutes téléphoniques ou des placements en garde à vue.

Dans ce même rapport administratif, l'IGPN souligne que le téléphone du jeune homme a "déclenché un relais à 3h16", laissant entendre que Steve Maia Caniço aurait pu tomber dans la Loire avant l'intervention des forces de l'ordre. L'exploitation des données téléphoniques, rendue possible par l'enquête judiciaire, confirme, en revanche, que "le téléphone a borné une dernière fois à 4h33".

"L'idée politique d'allumer un contre-feu"

"Dans le rapport IGPN dont le Premier ministre a brièvement donné connaissance des conclusions, les personnes qui se disent victimes de violences policières n'ont absolument pas été contactées", regrette, de son côté, l'avocate des parents du jeune homme, Me Cécile de Oliveira. Elle souligne également que, lors de la rédaction de ce rapport, "le corps de Steve Maia Caniço n'avait pas été retrouvé, et ce rapport n'est pas signé par la directrice de l'IGPN"

Facteur aggravant aux yeux de la famille : alors que la synthèse est datée du 16 juillet, elle n'a été rendue publique que le 30 juillet, lendemain du jour où le corps du jeune homme a été retrouvé dans la Loire. "Il y avait une conjonction entre l'identification du corps de leur fils, et l'idée politique d'allumer un contre-feu en donnant connaissance des conclusions de ce rapport", ajoute Me de Oliveira.

"Les personnes qui se disent victimes de violences policières n'ont absolument pas été contactées", regrette l'avocate des parents de Steve, Me Cécile de Oliveira..
"Les personnes qui se disent victimes de violences policières n'ont absolument pas été contactées", regrette l'avocate des parents de Steve, Me Cécile de Oliveira.. © Radio France / Ariane Griessel

Cette sortie ministérielle heurte jusque dans les rangs de la police. Certains fonctionnaires déplorent la publication telle-quelle de ce qui n'est qu'une synthèse (dix pages sur environ 250), d'autres dénoncent la volonté de "couvrir" un gradé. Ce même soir, le Directeur départemental de la sécurité publique, voyant sur des écrans de contrôle le nuage de lacrymogènes, donne l'ordre au commissaire de cesser l'intervention. Sans succès. 

Six mois plus tard, Philippe Boussion, secrétaire Unité-SGP-FO dans les Pays-de-la-Loire, garde de cette affaire le sentiment d'un "immense gâchis pour l'image de la police nationale" : "Quand, dans l'opinion publique, on donne l'image que l'instance de contrôle de la police nationale républicaine est vérolée, ou une suspicion de parti-pris de l'IGPN par rapport à la police nationale, on peut donner à l'opinion publique le sentiment que la police n'est plus sous contrôle". Les slogans "où est Steve" et "justice pour Steve" surgissent régulièrement, par la suite, dans les manifestations. "Qui dit violences policières dit violences de policiers de terrain. Derrière, ce sont tous les collègues de France qui sont montrés de fait", poursuit le syndicaliste, qui juge que "cette affaire laissera des traces longtemps."

Autre sujet d'interrogation : la présence d'un témoin, qui dit avoir fait un signalement à l'IGPN sur la plateforme dédiée. La synthèse de la "police des polices" affirme qu'il n'a pas donné suite. Cet homme s'exprime dans la presse, assurant ne jamais avoir reçu le mail l'invitant à se manifester. Mail que l'IGPN dit pourtant avoir envoyé. Parole contre parole. Finalement convoqué, ce témoin dit aujourd'hui avoir senti "une gêne" de l'inspecteur "face à cette histoire".

Rapport de l'Inspection générale de l'administration

En septembre, c'est au tour de l'Inspection générale de l'administration (IGA) de publier ses conclusions. Le rapport porte sur l'organisation et le déroulement de la Fête de la Musique à Nantes. "Il pointe des dysfonctionnements de plusieurs institutions [préfecture et mairie, ndlr], mais principalement de la police", confirme Me de Oliveira. Les auteurs y soulignent, notamment, un "manque de discernement" de la part du commissaire qui a mené l'opération. Dans la foulée, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner annonce la mutation du fonctionnaire. Pas suffisant, aux yeux des amis de Steve, qui auraient souhaité que soit mis fin à ses fonctions.

En parallèle des enquêtes menées pour essayer de déterminer le moment et la cause précises de la mort de Steve Maia Caniço, une plainte a été déposée au nom de 89 personnes, notamment pour "mise en danger de la vie d'autrui". Elle est toujours en cours d'instruction à l'IGPN. Là aussi, le rapport de juillet a laissé des traces. Me Marianne Rostan, qui défend ces participants à la Fête de la Musique, explique que certains clients lui ont confié être passés "de la colère à la haine", et avoir des doutes quant à de possibles suites : "J'ai essayé de leur expliquer que l'enquête judiciaire serait différente de l'enquête administrative, mais il est vrai que c'est la même institution. Nous souhaitons faire confiance à l'IGPN et attendre les résultats de l'enquête judiciaire."

"Confiance en la justice"

Les proches de Steve MaIa Caniço disent également garder espoir. Ses parents "ont confiance en la justice", selon leur avocate. "Ce que l'on attend, c'est une mise en examen de policiers", souligne Me de Oliveira. Aujourd'hui, les parents du jeune homme voient "leur histoire complètement leur échapper, et, en même temps, il est nécessaire que cette affaire ne soit pas traitée dans l'oubli d'un placard", ajoute-t-elle.

Dix policiers qui sont intervenus ce soir-là ont également, de leur côté, porté plainte pour "violences sur personnes dépositaires de l'autorité publique". "En l'absence de certificat médical pour la quasi-totalité des policiers qui se disent victimes de violences, cela va être compliqué d'aboutir d'un point de vue juridique" juge, pour sa part, Me de Oliveira.

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