Il y a 10 ans, jour pour jour, l’immolation d’un jeune vendeur ambulant de 26 ans sonnait le coup d’envoi de la révolution de Jasmin qui devait déferler sur tout le monde arabe. Aujourd'hui, la jeune démocratie tunisienne est pourtant confrontée à la désillusion, nourrie par la crise économique et sanitaire.

Dans les rues de Sidi Bouzid, 10 ans après l'immolation de Mohammed Bouazizi qui a lancé la Révolution de Jasmin en Tunisie
Dans les rues de Sidi Bouzid, 10 ans après l'immolation de Mohammed Bouazizi qui a lancé la Révolution de Jasmin en Tunisie © Radio France / Valérie Crova

La place principale de Sidi Bouzid est décorée de petits fanions et drapeaux tunisiens. Comme chaque année, la ville s’apprête à célébrer l’anniversaire de la Révolution. La sono est en place pour la fête qui doit accueillir des groupes de musique. Le cabinet du Docteur Nasri Bouderbala, citoyen engagé qui préside la section locale de la ligue tunisienne des droits de l’homme, se trouve à quelques dizaines de mètres de l’ancien gouvernorat, devant lequel le jeune Mohammed Bouazizi s’est immolé : "On était venus en masse demander ce qui se passait. Et ont commencé les affrontements entre les jeunes et les policiers". Comme tous les Bouzidiens, il a vécu au plus profond de sa chair ces jours de décembre 2010 qui ont transformé sa ville en capitale de la révolution : "C'est imprégné dans la mémoire collective, un honneur que tous les gens partagent, mais un honneur de plus en plus imprégné d'une déception qui ne cesse d'augmenter. 

"Dix ans après la révolution, il n'y a pas grand-chose qui a changé" - Nasri Bouderbala

"Depuis dix ans, on n'a rien vu"

Mis à part la liberté qui reste un acquis ajoute le militant… En dix ans, quelques améliorations ont bien été apportées à Sidi Bouzid, ville marginalisée du centre de la Tunisie : des cafés où les jeunes se côtoient ont ouvert. Des trottoirs ont été refaits, des bâtiments repeints. Pour le reste : "On n'a rien vu", dit Abdelwahab Jellali est président de l’Association du 17 décembre, créée dans la foulée de la Révolution. L’association organise des événements pour attirer des investisseurs. Difficilement : "On n'a pas de projets, à Sidi Bouzid, on a rien. Ils nous ont promis un hôpital universitaire, on a la décision d'un institut de sport, fixée depuis 2012, on n'a rien vu. Ils nous ont promis d'avoir une faculté d'ingénieurs : on n'a rien vu. Ils sont contre [le fait] d'avoir une autoroute: pour tous ça, ça fait mal au coeur, on cherche un autre bon dieu pour nous".

Dix ans ont passé et beaucoup d’habitants de Sidi Bouzid ont le sentiment que leur vie est plus difficile qu’avant, à l’instar de Hayet Amami, chômeuse de 38 ans. Elle a monté une garderie, qui a dû fermer à cause de l’épidémie de coronavirus. Aujourd’hui Hayet est bénévole pour une association qui vient en aide aux femmes du milieu rural : "La Révolution s'est déclenchée à cause du chômage, le slogan créé par le peuple, c'est 'travail, dignité, liberté'. Nous avons rêvé d'une autre Tunisie, d'une Tunisie dans laquelle on peut vivre. Maintenant, la Tunisie, c'est pas un pays où on peut continuer la vie, il y a des problèmes énormes".

Au centre-ville de Sidi Bouzid, le monument de la charrette de Mohamed Bouazizi commémore le démarrage de la révolution
Au centre-ville de Sidi Bouzid, le monument de la charrette de Mohamed Bouazizi commémore le démarrage de la révolution © Radio France / Valérie Crova

La révolution pas responsable de la situation

Dans les villes de l'intérieur de la Tunisie, le chômage est jusqu’à trois fois plus élevé que les 18% enregistrés sur le plan national, notamment chez les jeunes diplômés. Titulaire d’une maitrise en économie financière, Mohammed laisse éclater son amertume : "Les jeunes ont vraiment perdu espoir. Ici quand tu parles avec la majorité des gens, le désespoir fait qu'il y a des gens qui sont maintenant contre la Révolution. Moi je dis que ce n'est pas la faute de la Révolution, mais celle des politiciens qui sont venus après la Révolution". 

"Une révolution n'est pas supposée trouver de l'emploi aux gens, c'est le rôle du gouvernement, des politiciens. C'est eux qui sont responsables, pas Mohammed Bouazizi..."

En ce 17 décembre, jour férié à Sidi Bouzid, rares sont les politiques qui feront le déplacement depuis Tunis pour commémorer l’anniversaire de la Révolution, de peur d’être confrontés à la colère de ces habitants qui n’attendent plus rien de leurs dirigeants.

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