Au cœur des projets municipaux, en ce moment : la vidéosurveillance. Reportage dans la ville la plus équipée de France : Nice, une caméra pour 110 habitants. Son maire, Christian Estrosi, candidat à un troisième mandat, veut aller plus loin avec la reconnaissance faciale et la détection des émotions.

Christian Estrosi, maire de Nice, au centre de supervision urbain
Christian Estrosi, maire de Nice, au centre de supervision urbain © Radio France / Maxence Lambrecq

"Regardez, on va zoomer sur l’angle des Galeries Lafayette", lance Christian Estrosi à un agent de sa police municipale, devant son mur d’écrans. Cinq secondes plus tard, nous pouvons quasiment identifier la couleur des yeux des passants. "Et la caméra est à 500 mètres, c’est pour vous montrer la qualité de la technologie qui est utilisée", clame-t-il fièrement. 

Le maire de Nice nous fait ensuite visiter "la salle des écoles" où l'on surveille l’abord des 70 groupes scolaires de la Ville, puis la "salle de crise" où tout est prêt en cas d’incident, la "salle des transports en commun" et enfin celle où toutes ces images sont stockées. "Nous enregistrons tout, 24 heures sur 24", précise Christian Estrosi. "Et au bout de 10 jours, si la justice n’a rien demandé, les images sont supprimées"

L’an dernier, 1600 séquences vidéo ont fait l’objet d’une réquisition judiciaire, soit quatre par jour en moyenne. "À chaque fois que les juges ont une vidéo sous les yeux, les peines sont plus sévères", assure l’entourage du maire. 

Reconnaissance faciale

Si Christian Estrosi est réélu, le mois prochain, et cela semble très bien parti, il compte faire pression sur le gouvernement pour que la prochaine loi de "décentralisation" offre aux maires davantage de liberté en terme de maintien de l’ordre. Les industriels du secteur de la Défense poussent également l’exécutif à autoriser la reconnaissance faciale dans l’espace public. 

"Je ne vois pas _comment le gouvernement va pouvoir tenir encore_, ne serait-ce que plus d’un an, face à une pression qui ne cesse d’augmenter", assure Christian Estrosi. "Le secrétaire d’État au Numérique et le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner reconnaissent que c’est un système efficace."

Du jour au lendemain, si l’autorisation lui est donnée, les 3200 caméras de la ville de Nice seraient susceptibles de scanner tous les visages. "À plus de 300 mètres, nos caméras sont capables de voir entre deux jumeaux celui dont les données ont été mises dans le logiciel", dit Christian Estrosi. "Il n’y a pas d’erreur, on peut, à coup sûr, identifier les allées et venues d’un délinquant dont on a la fiche". Il a pu expérimenter ce dispositif lors du carnaval de Nice l'an dernier avec un millier de bénévoles.

Une des 3.200 caméras de surveillance dans le centre-ville de Nice
Une des 3.200 caméras de surveillance dans le centre-ville de Nice © Radio France / Maxence Lambrecq

Quel est l’objectif ? 

Christian Estrosi souhaite que ces caméras puissent suivre "les fichés S, les délinquants sexuels extrêmement dangereux, notamment pour nos enfants, ceux qui présentent un vrai danger pour notre société, c’est-à-dire quelques dizaines de milliers de personnes dans un pays de 67 millions d’habitants", minimise le maire LR.

Dans son entourage, on reconnaît que cette liste manque de précisions et qu’il faudra l’affiner. "C’est du grand n’importe quoi !" s’emporte son ancien adjoint à la sécurité (2008-2013), Benoît Kandel. Ancien colonel de gendarmerie, candidat aux municipales, il fustige ce projet. 

"Christian Estrosi est conscient que ça ne se fera pas, que les difficultés techniques sont immenses, mais c’est simplement pour se protéger en cas d’un deuxième attentat", lance Benoît Kandel au micro de France Inter.

"Il pourra dire 'j’avais demandé la reconnaissance faciale, le gouvernement l’a refusé' et c’est à cause de cela que le malheur est à nouveau survenu"

"Le 14 juillet 2016, nous avions le meilleur système de vidéosurveillance, et cela n'a pas empêché ce terrible attentat", conclut le candidat dissident. "C'est une dérive sécuritaire, de la surenchère permanente", ajoute l'avocate Mireille Damiano, à la tête de la liste "Viva!" soutenue par les Insoumis et le PCF.

La municipalité répond que la reconnaissance faciale pourrait "améliorer les contrôles d'accès, détecter en direct au milieu d'une foule une personne d'intérêt et rechercher facilement une personne ou un enfant disparu".

Détecter les émotions

L'ancien ministre et ami de Nicolas Sarkozy veut aller encore plus loin, en installant sur son réseau un "détecteur d'émotions". La municipalité a déjà fait appel à la start-up française Two-I qui lui propose de capter sur les visages les sentiments de peur ou de colère, par exemple. "Si il n'y a qu'une personne qui ressent cela, c'est une émotion individuelle, mais si côte à côte, quatre ou cinq personnes ressentent la même chose, alors _c'est une émotion collective, et nous chercherons la source_", explique Christian Estrosi, dans les locaux du Centre de supervision urbain (CSU).

Le maire de Nice s'inspire notamment de technologies déjà utilisées en Israël. "Mais nous, en Europe, avec l'actualisation du RGPD en 2018 (règlement général pour la protection des données), on a fait de la protection de la vie privée, un enjeu de société très important", assure maître Bertrand Warusfel, avocat spécialiste du droit du numérique. "Il faut faire très attention à ne pas glisser sur la pente d'une reconnaissance faciale, qui une fois qu'elle sera généralisée dans les rues de nos villes, rendra obsolète toutes les autres règles que nous avons mises en place pour la protection de la vie privée."

"La question que pose la CNIL (commission nationale informatique et libertés), c'est que fait-on de ces données ?" explique l'avocat au barreau de Paris. "Une fois que j'ai scanné votre visage, j'ai une signature de votre personne, équivalente voire plus fiable et puissante que votre signature manuscrite, numérique, que le mot de passe de vos applications. Une fois ces données stockées sur un serveur, que deviennent-elles ? Elles ont beaucoup de valeur, et pourraient échapper aux organismes de contrôle." 

Expérimentation de la reconnaissance faciale illustrée par la Ville de Nice dans sa plaquette promotionnelle
Expérimentation de la reconnaissance faciale illustrée par la Ville de Nice dans sa plaquette promotionnelle © Radio France / Maxence Lambrecq

Des Niçois partagés

"Je me suis fait agressée dans une petite rue à l'écart, sans caméra, les gens savent où il n'y a pas de caméras, il faudrait en mettre partout", plaide une jeune retraitée, au micro de France Inter. "Ça ne me dérange pas d'être filmé", ajoute sa copine. "Ça augmente notre sentiment de sécurité", estime une quadragénaire, croisée dans le centre-ville, place Magenta. 

"Tant que tout est fait dans les règles, ça ne me dérange pas", ajoute un trentenaire pressé. "Trop, trop, c'est trop", répond un couple de retraités. "C'est attaquer à notre liberté et je ne suis pas sûr que cela donne de meilleurs résultats." "Quand on connaît _le livre 1984 de Georges Orwell_, on est en train de le vivre à fond, ce n'est pas anodin d'être filmé en permanence", abonde un commerçant niçois.

Les habitants semblent plus partagés qu'on ne l'imagine au départ. "C'est normal, ils ont compris que c'était un gadget et d'abord une source de revenus", lance Philippe Vardon, le candidat du Rassemblement National. "Les caméras ont pour mission essentielle : _la vidéo-verbalisation_, faire rentrer de l'argent dans les caisses, alors que la dette de la métropole a été multipliée par quatre sous Christian Estrosi"

En 2010, la Ville avait dressé environ 90 000 PV, et en 2019, ce fut trois fois plus : 270 000. "C'est simple, ajoute le candidat RN, pour un voyou arrêté grâce aux caméras, il y a 80 automobilistes niçois qui sont verbalisés. Il s'attaque surtout aux gens qui paient leurs impôts et déposent juste leurs courses ou leurs enfants en double-file."

En 2019, 270.000 amendes ont été dressées dans la ville
En 2019, 270.000 amendes ont été dressées dans la ville © Radio France / Maxence Lambrecq

"C'est une polémique de cours de récréation", répond Christian Estrosi. "Le RN n'aime pas qu'on respecte la loi, c'est amusant", ajoute son entourage. 

Quel bilan ?

"Les caméras sont utiles pour les enquêtes", admet Jean-Marc Governatori, candidat des écologistes. "Mais, elles ne préviennent en rien les problèmes. Ce qu'il faut, c'est davantage de policiers sur le terrain, et nous avons deux fois moins de policiers municipaux par habitants qu'à Cannes, qui est une ville voisine et importante". Le mairie conteste ce chiffre en ajoutant aux effectifs de la police, les 178 agents de surveillance de la voie publique (ASVP).

"Malgré ses 3 000 caméras, ses 500 policiers municipaux, ses tasers et autres innovations technologiques, la situation est hors de contrôle dans plusieurs quartiers de Nice, pourris par le trafic de drogue", assène le candidat socialiste, Patrick Allemand, chez nos confrères de 20 minutes. Selon lui, "ce n’est pas plus de policiers qu’il faut, c’est plus d’éducateurs, plus de moyens pour les associations de proximité, plus de moyens pour l’Éducation nationale".

Valérie Sohm, candidate de l'UPR, le partie de François Asselineau, propose quant à elle un référendum local pour que les habitants se saisissent de cette question.

La salle de vidéo-surveillance des tramways de Nice
La salle de vidéo-surveillance des tramways de Nice © Radio France / Maxence Lambrecq

À l'heure du bilan, Christian Estrosi assure que "dans les rames de tramway, avec les caméras à 360°, les gens savent qu'on a quasiment 99% de chances d'être pris, le sachant, il ne se passe plus rien, quasiment plus aucun acte de délinquance". Le maire met en avant aussi le nombre d'interpellations sur la voie publique, "en forte hausse par rapport à 2018 : 44%"

"Malheureusement, nous n'avons aucun chiffre sur la délinquance ou la criminalité via le ministère de l'Intérieur", déplore le maire LR de Nice. En effet, nous ne trouvons que des statistiques départementales, impossibles à interpréter. La place Beauvau ne veut donner aucun argument de campagne à la veille des municipales. 

► CONSULTER - La liste complète de tous les candidats aux municipales 2020 à Nice

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