Thierry Lemetayer
Thierry Lemetayer © Radio France / Benoit Collombat

Quinze janvier 2004, 12 h 25 : le chalutier « Bugaled Breizh » coule en moins de quarante secondes, au large du Cap Lizard, au sud de l’Angleterre. Cinq morts, les marins du « Bugaled ». Aujourd’hui, l’épave se trouve au cœur de l’arsenal de Brest.

Thierry Lemétayer est le fils du mécanicien disparu dans le naufrage.

Donc, on est à la porte Caffarelli, nous sommes à Brest devant l’Arsenal, où repose l’épave du Bugaled Breizh.

Voilà, elle a été renflouée six mois après le naufrage. C’est le symbole de notre combat, oui. Alors, il n’est pas très joli à voir le symbole, 11 après, mais il est toujours là. Voir l’épave, ça me rappelle en fait les premières images qui ont été tournées par un robot sous-marin. J’avais tout de suite reconnu l’endroit de la cabine du chef-mécanicien, en l’occurrence celle de mon père. Aujourd’hui, on n’est plus dans la douleur ou le deuil. Il a pris un autre sens aujourd’hui, une autre dimension.

Un combat judiciaire de longue haleine pour les familles de victimes confrontées à de nombreuses fausses pistes : un prétendu cargo-voyou, ou un accrochage impossible avec un banc de sable.

Dix ans d’enquête . Des juges qui se démènent à Quimper, un dossier qui s’enlise à Nantes et un non-lieu finalement confirmé en mai dernier par la cour d’appel de Rennes.

Pourtant, tous les éléments du dossier convergent vers la même piste : celle d’un sous-marin .

C’est ce que conclut, par exemple, l’expert François Théret qui s'exprime publiquement pour la première fois.

Il n’y avait qu’une intervention possible qui était l’intervention d’un sous-marin, qui en tirant sur un des câbles qui relie le bateau à l’engin de pêche a fait sombrer le bateau. Il n’y a aucun doute vu la configuration du train de pêche retrouvé sur le fond. Le filet est dans une configuration quasiment normale. Deux câbles qui vont vers le navire au fond et un câble plus long de 140 mètres, donc ça ne peut être qu’une force extérieure qui a exercé cet effort sur le câble, et en l’occurrence ça ne peut être qu’un sous-marin. Le doute n’est pas permis, il n’y a même pas 0,1% de chance que ce soit autre chose.

Ce jour-là, il y avait des exercices de l’OTAN , avec des sous-marins allemands, français, hollandais, britanniques.

Et un état-major français qui cherche tout de suite à se couvrir, explique le président de l’association « SOS Bugaled Breizh », Dominique Launey .

Deux jours après le naufrage du chalutier Bugaled Breizh, les amiraux de la Marine nationale sont devant la maison de Michel Douce, qui est l’armateur du Bugaled Breizh. Michel douce va s’entendre dire de la part de ces amiraux : « Tu sais, Michel, nous n’avions pas de sous-marin sur zone. On est en train de se disculper, avant même que l’on sache ce qui s’était réellement passé, puisqu’on ne parlait pas deux jours après le naufrage, d’un sous-marin qui serait entré en collision avec le Bugaled. La marine française sait. Le gouvernement français sait ce qui s’est passé ce 15 janvier 2004.

Les soupçons se concentrent essentiellement sur un sous-marin britannique, « Le Turbulent », en mission d’infiltration ce jour-là. Mais l’enquête se heurte au secret-défense déplore l’avocat Dominique Tricaut .

Il y a une omerta. Je pense qu’elle est liée au fait que, au-delà de la mission essentielle que représente la Défense nationale, il y a une sorte de « petit jeu » de « sous-marin perché » dans tous ces entrainements où on s’amuse beaucoup et qu’il y a des dégâts collatéraux des deux côtés, et que les armées se tiennent par la barbichette. Et la France qui, à priori, n’a qu’une culpabilité très indirecte dans cette affaire, se trouve condamnée à la loi du silence parce que l’armée anglaise aurait tout autant de mauvaises histoires à sortir si elle ouvrait sa bouche.

Après le non-lieu, l’avocat a saisi la Cour de cassation et la Cour européenne des droits de l’Homme.

Thierry Lemétayer ne veut pas s’arrêter là.

On n’a rien contre le secret défense, on peut comprendre ce qu’est l’intérêt vital de la nation. Le problème, dans notre affaire c’est que le secret-défense a été mal utilisé. C’est une espèce de carte magique, de joker, donc plutôt que de communiquer aux juges les pièces qu’il demande, on dit : « C’est classé secret-défense, et c’est terminé ! » Que la justice française n’ait pas envie de la vérité n’empêche pas que la vérité surgisse quand même. Nous la vérité, on l’aura, sans la justice française, tant pis pour elle. Tant pis pour la France.

La sénatrice Europe Ecologie-Les Verts, Leïla Aïchi , vice-présidente de la commission de la Défense au Sénat veut déposer une proposition de loi pour dédommager les victimes du « Bugaled Breizh », tout en préservant le secret défense.

Concrètement, ça voudrait dire que les familles pourrait être indemnisés et reconnues en tant que victime sans que l’armée n’ait besoin de dévoiler ses secret-défense. Que ce bateau coule en quelques secondes, c’est quand même assez peu probable qu’une lame de fond soit apparue. La contrepartie du silence de l’armée serait la possibilité pour ces familles d’être réparées. C’est important puisqu’aujourd’hui le non-lieu est également une double souffrance, parce que c’est en plus l’absence totale de reconnaissance d’un drame pour des familles.

Si le dossier est judiciairement clos, côté français, il pourrait rebondir, de l’autre côté de la Manche. Aujourd’hui même, la justice britannique doit décider si elle relance cette affaire.

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