Traditionnellement le Bosphore, à Istanbul, signale la séparation entre l'Asie et l'Europe. De nos jours c'est plutôt le fleuve Evros, c'est-à-dire la frontière Gréco-Turque, 250 km plus à l'Ouest, qui joue ce rôle. Une frontière que des milliers de migrants tentent d'atteindre tous les ans. Parfois en vain.

 Sur les bords de l'Evros, frontière naturelle entre la Grèce et la Turquie.
Sur les bords de l'Evros, frontière naturelle entre la Grèce et la Turquie. © AFP / Socrates Baltagiannis / DPA / dpa Picture-Alliance
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Depuis la rive turque, l'Evros - qu'on appelle Meriç en Turquie - a l'air bien placide, surtout en ce début d'été. Le fleuve coule tranquillement : on a l'impression de pouvoir franchir aisément les quelques 100 ou 150 mètres de sa largeur, au besoin à la nage. Il ne faut pas s'y fier. "C'est vrai que _le fleuve est particulièrement dangereux en hiver"_, prévient le vieux Seyfettin, paysan du village voisin de Tatarköy, "mais même en ce moment où l'on a pied, le courant reste très fort. Même si vous avez de l'eau jusqu'à la taille seulement, le fleuve peut vous emporter facilement, surtout si vous n'êtes pas bon nageur. D'ailleurs, les migrants ils préfèrent plutôt passer en bateau."

Durant les six premiers mois de l'année dernière, l'Evros a quasiment fait jeu égal avec les îles grecques comme point d'entrée le plus emprunté par les migrants voulant entrer en Europe. Selon les chiffres du Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU, 8210 personnes étaient ainsi entrées en Grèce par-là entre janvier et mai 2018 ; elles sont 4590 a avoir suivi le même chemin depuis le début de l'année 2019. Et il ne s'agit là que des personnes enregistrées auprès du HCR.

Sur la rive turque du fleuve, l'armée patrouille en permanence. la zone est "militarisée" ; il est normalement interdit d'y faire la moindre photo, mais ces patrouilles, si elles arrêtent de temps à autre quelque groupe plus visible que les autres, ne tarissent nullement le flux des passages.

"C'est surtout la nuit qu'ils passent", témoigne Özcan, qui termine ses foins près de Tatarköy. "Ils arrivent en voiture, par petit groupes, parfois 10 personnes, parfois 20... Ils gonflent des petits bateaux pneumatiques et ils traversent là-dessus. En fait quand on les voit dans le village, ce n'est pas quand ils traversent vers la Grèce, c'est au retour : quand ils ont été refoulés par les Grecs et qu'ils se retrouvent ici, souvent à moitié nus. Les Grecs leur ont tout pris. Là ils viennent au village pour essayer de trouver à manger."

Un bateau pneumatique abandonné sur les bords de l'Evros.
Un bateau pneumatique abandonné sur les bords de l'Evros. © AFP / Konstantinos Tsakalidis / SOOC

Expulsions violentes

Ces expulsions de migrants vers la Turquie se sont multipliées depuis un an. Le gouvernement grec dément qu'elles aient jamais été organisées mais la situation des rives de l'Evros ne rentre pas dans l'accord qui régit la limitation de la migration depuis la Turquie vers les îles grecques, lequel prévoit un retour organisé des déboutés du droit d'asile. Sur l'Evros, les expulsions de migrants vers la Turquie se font en dehors de tout cadre, la nuit, et souvent de manière violente si l'on en croit une enquête de l'ONG Human Rights Watch.

Reste que le passage de l'Evros - dans un sens ou dans l'autre - n'est pas sans risque. Du côté grec du fleuve, le docteur Pavlos Pavlidis, professeur de médecine légale à l'hôpital universitaire d'Alexandroupolis, recueille depuis 2000 les dépouilles de ceux qui n'y sont pas parvenus :

La plupart se sont noyés ; la seconde cause de mortalité c'est l'hypothermie : ils traversent à la nage, avec tous leurs vêtements sur eux... C'est dur, c'est fatigant ; une fois parvenus sur la berge ils cherchent un coin pour se reposer et en général ils s'endorment. Et, parce que les températures la nuit peuvent descendre très bas en hiver, ils finissent par y mourir, d'hypothermie.

Tenter d’Identifier ces centaines de victimes est le quotidien du docteur Pavlos Pavlidis ; il conserve dans des de petits sacs plastique les effets personnels des victimes du fleuve.
Tenter d’Identifier ces centaines de victimes est le quotidien du docteur Pavlos Pavlidis ; il conserve dans des de petits sacs plastique les effets personnels des victimes du fleuve. © Radio France / Éric Biegala

1500 à 2000 morts en vingt ans

Jusqu'en 2008, la rive grecque de l'Evros était également minée, souvenir des années de crise entre Athènes et Ankara. Selon le décompte de Pavlos Pavlidis, au moins 49 personnes ont également été tuées par ces mines anti-personnel ; en tout, la morgue d'Alexandroupolis a vu passer quelques 450 corps, ou ce qu'il en reste. "On en retrouve certains qui ont séjourné dans l'eau durant deux ou trois mois. Non seulement ils sont non-identifiables mais il s'agit parfois de simples restes, de morceaux de squelette. Et puis il s'agit seulement de ceux que l'on retrouve sur le bord grec du fleuve ; on n'a aucune information sur ce qui se passe côté turc ; je suppose qu'ils doivent avoir à peu près le même nombre de morts. En tout, si l'on compte les disparus, dont les familles nous préviennent qu'ils n'ont plus donné signe de vie depuis leur tentative de passage de l'Evros, on doit pouvoir compter entre 1500 et 2000 personnes qui sont mortes en essayant de passer l'Evros en vingt ans."

L'identification de ces centaines de disparus n'est pas simple et constitue l'essentiel du travail du docteur Pavlidis. Dans son bureau, il conserve dans de petits sacs plastique les effets personnels qui peuvent y aider ; certains migrants avaient sur eux quelques documents d'identités, pour d'autres c'est un téléphone, un bijou, une gourmette, une bague qui peuvent éventuellement donner une indication.

Nous prélevons systématiquement l'ADN sur tous les corps ;  c'est la seule manière certaine de les identifier à terme : quand une famille nous contacte pour tenter de retrouver l'un de ses membres, on fait un second prélèvement chez elle et on compare.

Moins d'un tiers des corps retrouvés sur l'Evros entre 2000 et 2017 ont pu être identifiés

Faute d'identification complète, les légistes peuvent parfois déterminer le pays de provenance de la personne, ou sa religion. Les musulmans, originaires du Moyen-Orient, du Maghreb ou d'Asie et qui ont fini leurs jours sur l'Evros sont inhumés en terre musulmane. En l'occurrence sur une petite colline près du village de Sidiro. Rien, à part une vague clôture, ne distingue l'endroit du reste de la campagne méditerranéenne environnante :  garrigue et chêne-liège. Quelques petits monticules envahis par les ronces signalent chacun une tombe : au moins une quarantaine de dépouilles anonymes ont été enterrées là, selon l'imam du village.

Dans le cimetière du petit village musulman de Sidiro en Grèce sont enterrés les dépouilles des migrants dont on a pu au moins déterminer qu’ils étaient musulmans. Plus d’une quarantaine sont enterrés ici anonymement.
Dans le cimetière du petit village musulman de Sidiro en Grèce sont enterrés les dépouilles des migrants dont on a pu au moins déterminer qu’ils étaient musulmans. Plus d’une quarantaine sont enterrés ici anonymement. © Radio France / Éric Biegala

Seules deux stèles émergent des broussailles et seuls deux prénoms y sont gravés, en arabe : Mustapha et Huseyin, respectivement 31 et 20 ans au moment supposé de leur décès. Tous deux retrouvés en 2014. Ils reposent aujourd'hui avec leurs coreligionnaires encore inconnus à Sidiro, minuscule village grec-musulman de Thrace, en Europe : là où ils avaient rêvé de venir s'établir.

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