Elles sont jeunes, parfois juste majeures, et partout dans le monde elles bousculent le jeu. C’est la "génération Greta". Aujourd'hui le portrait de Sonita Alizadeh : cette jeune afghane a réussi à échapper par deux fois au mariage précoce arrangé par ses parents et rappe pour dénoncer les mariages des enfants.

Sonita Alizadeh, jeune rappeuse afghane, lutte contre le mariage des enfants.
Sonita Alizadeh, jeune rappeuse afghane, lutte contre le mariage des enfants. © AFP / Bryan R. Smith / AFP

"Laissez moi vous le murmurer, pour ne pas qu'on entende que je vous dise qu'on vend les petites filles. On ne doit pas m'entendre, c'est interdit par la sharia. Les femmes doivent se taire, c'est la tradition".  

Sur l'écran, un micro à la main, celle qui prononce ces mots est une petite fille, à peine une adolescente, en robe de mariée, le visage bleui par les coups, un code barre imprimé sur le front. 

Le clip s'intitule Filles à vendre, le visage c'est celui de Sonia Alizadeh, née à Hérat, en Afghanistan, il y a peine de plus de 20 ans. 

"Mon enfance, c'était celle de tous les Afghans, remplie par la guerre, la pauvreté, la peur de perdre un proche. Nous avons quitté l'Afghanistan parce que ma famille avait peur de la guerre, des talibans. Nous avons fui pour l'Iran, pour notre survie." 

En Iran en ce milieu des années 2000, la famille de Sonita Alizadeh ne connaît peut-être plus la guerre, mais la fragilité d'une vie de réfugiés, sans papiers, les discriminations, la solitude, le rejet, la peur, et l'avenir... bouché. 

"Ce que je voulais, c'est être capable de lire et écrire mon nom, lire ce qu'il y avait sur les pancartes, je voulais pouvoir lire n'importe quoi.

Ses premières lettres, Sonita les déchiffre dans une mosquée. Les enfants de réfugiés ne sont pas les bienvenus dans les écoles iraniennes. On se méfie d'eux. Ses parents n'ont pas d'argent, encore moins à dépenser pour l'éducation d'une fille

De Machad, la famille émigre vers Téhéran.  C'est là qu'une ONG prend en charge la jeune fille pour lui donner accès à l'éducation, et un boulot de femme de ménage : "C'était important pour moi de gagner de quoi payer mes fournitures scolaires, car mes parents n'en n'avaient pas les moyens, et mes frères ne voulaient pas que j'étudie."

Au sein de l'association, Sonita rencontre des éducateurs, des gens qui lui font comprendre une chose, raconte-t-elle aujourd'hui :  

"J'avais tant de rêves en moi. Je voulais devenir quelqu'un, avoir une vie différente de ma mère ou de ma sœur qui ont été mariées à des âges très jeunes sans qu'on leur demande qui elles voulaient épouser ou quand."

Sonita bout. Elle voit l'injustice partout, dans le travail des enfants, dans la vulnérabilité des réfugiés, dans l'impossibilité pour les femmes d'exister. Personne, pense-t-elle, pour porter leurs voix :

Alors j'ai décidé de m'exprimer. Un jour où j'étais en train de nettoyer le sol, j'ai entendu Eminem, je ne savais pas qui c'était... Il était tellement en colère et je me suis sentie tellement connectée à lui. Et c'est là que j'ai décidé de rapper. 

Une réalisatrice iranienne, Rokhsareh Ghaem Maghami entend alors parler de la jeune fille. Pendant trois ans, caméra au poing, elle la suit, la filme pour un documentaire. Elle encourage la jeune fille à enregistrer ses chansons dans des studios clandestins : en Iran, les femmes n'ont pas le droit de chanter.  

Et quand les parents de Sonita, pour la deuxième fois, lui annoncent qu'elle doit rentrer en Afghanistan où l'attend un mari plus âgé, la jeune fille met sa détresse en mots dans un rap rageur, "Filles à vendre" : 

J'ai voulu utiliser mon histoire pour protester contre le mariage des enfants, parce que mon histoire pouvait dire aux gens ce que doivent faire les filles pour sauver leur peau, pour échapper au mariage précoce, je voulais raconter ce qui est arrivé à mes amies qui ont voulu refuser ces mariages, et qui ont finies tabassées ou qui ont dû quitter l'école.  

En Afghanistan, le clip de Sonita engrange les vues sur Youtube. Un véritable phénomène. Sonita devient le visage de ces enfants que l'on vend. A travers le monde, on estime que 12 millions de jeunes filles sont ainsi mariées avant 18 ans.  

Sa famille est choquée, Sonita - bien que toujours réfugiée en Iran - prend peur. Mais la jeune femme est repérée par des producteurs, des fans qui rassemblent de l'argent pour compenser la dot de 9 000 dollars promise à ses parents par son futur époux et organisent sa fuite vers les Etats-Unis où l'attend une bourse d'études dans une université de l'Utah. 

"J'ai parlé dans le monde entier devant des décideurs et des dirigeants pour rappeler qu'il faut que les filles aillent à l'école, à la fac pour avoir confiance en elles, pour être capable de devenir qui elles veulent être".

Aujourd'hui Sonita étudie les sciences politiques et ambitionne de travailler dans les institutions internationales pour y continuer son plaidoyer pour l'enfance.

Sur le campus américain, où elle peut à chaque instant être expulsée si son visa est révoqué, elle est pendue le soir au téléphone pour prendre des nouvelles de sa famille si exposée à la pandémie, ses parents en Afghanistan, avec qui elle est réconciliée, sa sœur réfugiée à la frontière turque, en proie à la faim. Un sort qui aurait pu être le sien. 

"Je suis fière que ma famille pourtant conservatrice ait aujourd'hui accepté mon choix", répète Sonita, qui estime que c'est vers les parents que devrait se faire aujourd'hui le travail de sensibilisation.  

"Les filles ont des modèles à suivre, mais comme tout repose sur la famille, cela les limite. Mais quand vous les aidez, et que vous leur donnez de l'espoir, elles ne laissent pas filer leurs rêves, ça leur donne le désir de se battre et de se rebeller pour tout ce qu'elles estiment être juste".

Sonita, le documentaire de Rokhsareh Ghaem Maghami est sorti au cinéma en 2016.

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