Une nouvelle filière agroalimentaire est en train de voir le jour en France : celle des insectes. L’insecte et son apport nutritionnel en protéines prend sa place petit à petit dans l’alimentation des poissons d’élevage, de nos chats ou de nos chiens...avant de compter, peut-être, dans la nôtre, à l'avenir?

L’Autorité européenne de Sécurité des Aliments a validé la larve de scarabée Molitor, appelé aussi vers de farine, comme compatible avec l’alimentation humaine
L’Autorité européenne de Sécurité des Aliments a validé la larve de scarabée Molitor, appelé aussi vers de farine, comme compatible avec l’alimentation humaine © Wikipedia / Pengo

Nous sommes à Dole, dans le Jura. Cet immense bâtiment industriel en périphérie est bel et bien une ferme. Mais une ferme d’insectes. C’est celle de la société Ynsect, née en 2011 à l’initiative d’une bande d’amis, ingénieurs, ingénieurs agronomes, informaticiens ou diplômés d’école de commerce. Elle compte aujourd’hui 150 salariés entre son siège à Paris, son centre de recherche à Evry (Essonne) et son site de Dole qui existe depuis cinq ans maintenant.

La ferme d'insectes du groupe Ynsect à Dole dans le Jura
La ferme d'insectes du groupe Ynsect à Dole dans le Jura © Radio France / Manuel Ruffez

Une ferme verticale

Mais ce n’est pas bottes aux pieds qu’on pénètre dans cette ferme. Il faut s’équiper de toutes les protections sanitaires, charlotte et casque sur la tête, blouse, sur-chaussures, pour découvrir, dans une première partie de l’immense hangar, cette ferme dite verticale. Car les insectes sont élevés dans des bacs en plastique (recyclé bien entendu), et entreposés les uns sur les autres sur des palettes jusqu’à 20 mètres de hauteur. 

L'intérieur de la ferme verticale de Ynsect à Dole dans le Jura. Les insectes sont élevés dans des bacs sur des palettes empilés les uns sur les autres jusqu'à 20 mètres de hauteur
L'intérieur de la ferme verticale de Ynsect à Dole dans le Jura. Les insectes sont élevés dans des bacs sur des palettes empilés les uns sur les autres jusqu'à 20 mètres de hauteur © Radio France / Manuel Ruffez

La température et l’humidité y sont constantes : 25 à 26 degrés, et 60% d’humidité, afin d’obtenir le meilleur développement possible du seul insecte élevé ici : le scarabée Molitor. Bien connu des scientifiques et des biologistes, mais aussi du plus grand public, ce scarabée est élevé pour servir d’appât pour la pêche ou pour nourrir vos oiseaux et lézards domestiques insectivores. 

Dans ces palettes rouges empilées les unes sur les autres, il y a les œufs, les petites larves, de quelques millimètres de long, les larves plus grandes, 3 cm de long, celles qui seront transformées en poudre pour l’alimentation, et des scarabées qui, en se reproduisant, vont assurer la pérennité de la ferme. C’est un élevage d’invertébrés, qui s’inspire d’un savoir-faire ancestral : celui de l’élevage des vers à soie, mais qui est assez proche de certains végétaux comme la culture des champignons.

Ici tout est moderne, automatisé. Des hommes et des femmes sont au contrôle, à la maintenance, mais ce sont des robots qui déplacent les palettes, font le tri, s’occupent de nourrir les insectes avec le meilleur aliment à chaque stade de croissance, selon des recettes élaborées au centre de recherche d’Ynsect à Evry.

De l’insecte à l’ingrédient

L’unité de transformation est aussi sur place, sur le même site. Il suffit de pousser une porte pour découvrir un atelier agroalimentaire comme il en existe bien d’autres en France, pour le blé, le soja ou le colza par exemple. Sauf qu’à l’entrée, en hauteur, ce ne sont pas des grains, mais des larves qui vont être pressées, broyées, séchées, chauffées, pour terminer en poudre beige clair très riche en protéines. Une poudre qui sert aujourd’hui d’ingrédient dans la fabrication d’aliments pour des poissons d’élevage, saumons, truites, mais aussi pour les chiens et les chats. 

En plus de l’apport en protéines, les études prouvent que cet ingrédient à base d’insectes est hypoallergénique, qu’il freine le développement du cholestérol, qu’il permet une croissance plus naturelle et plus rapide et réduit l’usage de médicaments. Et comme ici rien ne se perd, les déjections des scarabées sont récupérées et utilisées pour obtenir un engrais compatible avec l’agriculture biologique, pour les grandes cultures, le maraîchage, dans les vignes, mais également depuis peu, en vente dans les jardineries pour les particuliers.

Les larves à l'entrée de la chaîne industrielle de transformation, qui vont produire, en bout de course, la farine protéinée d'insectes
Les larves à l'entrée de la chaîne industrielle de transformation, qui vont produire, en bout de course, la farine protéinée d'insectes © Radio France / Manuel Ruffez

Une alimentation plus durable et une entreprise sociale

Antoine Hubert est président et co-fondateur d’Ynsect. Il raconte la naissance de l’entreprise en 2011, "à partir d’une page blanche", précise-t-il, mais avec une idée précise : le besoin à  terme d’une alimentation plus durable, en quantité et en qualité, "moins productrice de gaz à effet de serre, avec moins d’impact sur la biodiversité, moins d’engrais, moins de traitements". Il en est certain, "les insectes font partie de la solution"

Ynsect est encore une start-up, qui bénéficie aujourd’hui de 400 millions d’euros de financement, mais qui a surtout déjà signé pour plus de 80 millions d’euros de contrats pour fournir son précieux ingrédient en France, mais aussi en Norvège, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Espagne. "On a plus de demandes que de capacité à fournir", reconnait Antoine Hubert, alors qu’Ynsect vient de poser en grande pompe la première pierre de sa future ferme et unité de production à Amiens, bien plus grande que celle de Dole, avec un centre de formation. "Un aboutissement", se félicite son président. 

Outre la responsabilité environnementale, Ynsect se veut aussi au premier rang des entreprises éthiques et sociales. Ainsi tous les salariés bénéficient d’un congé paternité de 10 semaines avec salaire maintenu à 100%. Tous les plus bas salaires, équivalents au smic, ont été revalorisés il y a deux mois de 35%. Et Ynsect promeut également l’actionnariat salarié.

Bientôt dans nos assiettes

Le scarabée Molitor à ses différents stages de développement. De la larve à l'insecte. Ce sont les plus grosses larves qui sont transformées en poudre protéinée
Le scarabée Molitor à ses différents stages de développement. De la larve à l'insecte. Ce sont les plus grosses larves qui sont transformées en poudre protéinée © Radio France / Manuel Ruffez

"On y arrivera un jour ou l’autre" assure Antoine Hubert. Car c’est bien la prochaine étape qui semble se dessiner. L’Autorité européenne de sécurité des aliments a validé la larve de scarabée Molitor, appelé aussi vers de farine, comme compatible avec l’alimentation humaine. La commission européenne a embrayé il y a quelques jours en l’autorisant dans notre consommation. Dès l’année prochaine, la poudre d’insectes sortie des fermes d’Ynsect entrera dans la composition d’aliments de nutrition sportive.

D’ailleurs, pour Samir Mezdour, chercheur en science des aliments dans une unité INRAE-AgroParisTech, cela ne fait pas de doute : la protéine d’insectes répond parfaitement aux besoins nutritionnels des animaux mais aussi des hommes. "C’est le défi de 2050. Il faudra bien nourrir plus de 9,5 milliards d’humains sur terre et pourvoir aux besoins en protéines", argumente-t-il

"L’élevage d’insectes est plus durable, il produit moins de déchets, nécessite moins d’eau et d’espace" (Samir Mezdour, chercheur)

Seul frein à ce développement, reconnait Samir Mezdour, et pas des moindres : l’acceptabilité. "Il est vrai qu’en Europe on a une perception très négative de l’insecte". Mais lui aussi en est certain : pour nourrir la planète dans les décennies à venir, "l’insecte est un candidat incontournable".

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