Étudiant, professeur ou touriste, qui n’est pas allé au moins une fois chez le libraire Gibert pour revendre des livres et farfouiller dans les rayons à la recherche d’une occasion, d’un poche ou d’une nouveauté ? Ce temps-là est terminé.

L'emblématique librairie Gibert Jeune de la place Saint-Michel à Paris, le 20 février 2021.
L'emblématique librairie Gibert Jeune de la place Saint-Michel à Paris, le 20 février 2021. © Radio France / Sixtine Lys

Place Saint-Michel, à Paris, deux magasins Gibert emblématiques viennent de baisser le rideau définitivement. Le troisième ferme dans quelques jours. Pour le Quartier latin, symbole de jeunesse, d’effervescence intellectuelle et de fête, c’est la fin d’une époque. 

Au numéro 5 de la place Saint-Michel, les étals de livres ont disparu. Il n’y a plus désormais qu’une grille métallique baissée. Une affichette de papier indique que le magasin est fermé. Définitivement. "Cela me fait de la peine", confie une jeune femme qui s’attarde devant l’enseigne :"Quand j’étais plus jeune, je venais très régulièrement revendre mes livres et en acheter d’autres." Un couple, venu s’imprégner de ce lieu qui a vu leur jeunesse, affirme être là "par nostalgie". La femme regrette "une perte culturelle pour Paris".

Gibert jeune, au fil des décennies, était devenu un haut lieu du Quartier latin

L’enseigne Gibert y était présente depuis 125 ans ! Ces dernières années, son étoile avait un peu pâli, mais il n’y a pas si longtemps, dans la foule des étudiants, des profs et des touristes qui se pressaient dans les rayons, on pouvait croiser des célébrités. Marguerite Duras, Cioran, Patrick Modiano, Jonathan Littell y avaient leurs habitudes. Et même Jean Genêt qui venait y voler des livres. Il était "bien connu des libraires", dit joliment son biographe, Albert Dichy : "Genêt tenait un étal de bouquiniste quai Saint-Michel et il venait s’approvisionner chez Gibert." Un jour de décembre 1940, il se fait prendre en flagrant délit de vol. Il est condamné à quatre mois de prison. "C’est cher payé pour trois livres volés", s’exclame Albert Dichy, "mais c’est au cours de cette période de prison que Genêt a écrit son premier roman, Notre Dame des Fleurs. Lui qui a tellement volé chez Gibert, il a, d’une certaine façon, remboursé les libraires !"

Gibert, implanté dans le quartier depuis 1886, c’était aussi une certaine idée de l’entreprise. On y entrait, on ne repartait plus, explique Béatrice Leroux, qui a régné 25 ans sur le rayon littérature : "Je suis arrivée pour un mois et je ne ne suis jamais repartie! Il y en a plusieurs comme moi. À l’époque, on déposait son CV le matin et l’après-midi la direction vous appelait. Des jeunes arrivaient pour faire la caisse, pour m’aider à ranger des livres, pour faire de la manutention, et ils finissaient par rester, parce que c’était une ambiance. Quand vous disiez aux gens que vous travailliez chez Gibert, ils savaient où c’était, ils vous faisaient confiance."

Une certaine idée de l'entreprise

Au rayon littérature, Béatrice Leroux a noué des amitiés avec des clients ou avec certains auteurs. "Jonathan Littell, avant même qu’il ne devienne connu, on discutait à chaque fois qu’il passait." Lorsqu’il a appris la fermeture prochaine de la librairie, le prix Goncourt 2006 a écrit un mot attristé à Béatrice Leroux. Depuis Barcelone où il vit, Littell nous confirme sa peine de voir Gibert Jeune fermer : "Depuis 30 ans, à chaque passage à Paris, je m’y arrêtais chez Gibert pour faire le plein de livres. Ce qui me chagrine, c’est de ne même pas pouvoir y passer une dernière fois avant la fermeture définitive. Avec la pandémie, le déplacement serait trop compliqué."

Longtemps, le nom de Gibert a rayonné alors qu’en réalité le déclin avait déjà commencé, dû à des causes multiples. En 2017, Gibert Jeune a été repris par Joseph Gibert (au moment de la mort du fondateur, les deux héritiers s’étaient partagés en deux sociétés distinctes, Joseph Gibert et Gibert Jeune, deux enseignes cousines et néanmoins rivales). Cette reprise n’a pas suffi. Olivier Pounit-Gibert, président du groupe Gibert et arrière-petit-fils du fondateur de l’enseigne, énumère les difficultés qu’il a fallu affronter : "Les manifestations des gilets jaunes, qui ont compromis de nombreux samedis, les grèves contre la réforme des retraites, la fermeture du RER C pour travaux qui a rendu l’accès à la place Saint-Michel plus compliqué pour les clients qui viennent de banlieue, l’incendie de Notre-Dame et pour finir, la crise sanitaire !"

À cela, il faut ajouter le déménagement du Palais de Justice, celui de la Direction de la Police judiciaire (l’ancien 36 quai des Orfèvres), et la délocalisation des campus universitaires. "Toute une clientèle qu’on voyait tous les jours à l’heure du déjeuner a disparu", soupire Béatrice Leroux. 

Le quartier a changé. C’est une réalité. Mais la CGT déplore "le manque d’anticipation de la direction" qui n’aurait pas véritablement pris la peine de moderniser les locaux et de réfléchir à l’évolution des métiers de la librairie. 

Inquiet de voir le groupe emporté par la fermeture des librairies de l’emblématique place Saint-Michel, Olivier Pounit-Gibert insiste : "75% de la surface des librairies que nous représentons perdure dans le quartier !" En effet, à quelques centaines de mètres de Gibert Jeune, la librairie Joseph Gibert, située 26 boulevard Saint-Michel, reste ouverte. "4.500 mètres carrés, 300 salariés, la plus grande librairie indépendante de Paris !".

"Des années de rencontres, de joie, quasi de bonheur"

Mais pour les 71 salariés de la place Michel, c’est fini. Ce sera un licenciement. Sans amertume pour Béatrice Leroux. Elle veut se souvenir uniquement des belles choses : "Je ne regrette absolument pas toutes ces années passées chez Gibert ! C’était des années de rencontres, de joie, quasi de bonheur ! J’ai toujours été contente de venir travailler. Même maintenant, alors que la situation est plus compliquée, je suis contente de venir et de voir les gens.". Béatrice Leroux a rendu son badge la semaine dernière. Trente ans de vie professionnelle. Pas de pot de départ. Pas de fête entre collègues, situation sanitaire oblige.

Derrière la grille baissée, les salariés qui restent vident les rayonnages. À la fin du mois, il faudra rendre les locaux au bailleur.

Nul ne sait encore quels commerces s’installeront à la place de Gibert Jeune. 

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