D’ici le 25 octobre, les restes de Francisco Franco seront exhumés. Le cercueil du généralissime, qui demeurait au Valle de los Caidos, sera transféré à Madrid. Le gouvernement espagnol souhaite que le mausolée ne soit plus un lieu d’apologie du franquisme. Reportage.

Le mausolée de Franco au Valle de los Caidos
Le mausolée de Franco au Valle de los Caidos © AFP / Anadolu Agency / Burak Akbulut

C’était il y a 44 ans. Le 20 novembre 1975, le chef du gouvernement espagnol de l’époque annonçait à la télévision le décès du généralissime. Il discourait ensuite des vertus qu’il attribuait au dictateur qui a dirigé l’Espagne pendant 36 ans, depuis la fin de la guerre civile. Quelques jours plus tard, Franco était enterré au Valle de los Caídos. Un gigantesque mausolée, une basilique creusée dans une montagne et surmontée d’une croix de 150 mètres, dédié unilatéralement à la réconciliation des Espagnols.

30.000 de victimes de la guerre civile y sont également enterrés, dont des républicains, les adversaires des Franquistes, contre l’opinion de leur famille. Le corps de Franco, lui, devrait en être retiré dans quelques jours. Car le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez a décidé de l’enterrer dans un cimetière plus discret. La décision a suscité l’opposition des héritiers de Franco et des nostalgiques du régime.

Nostalgie

Dès vendredi dernier, le Valle de los Caidos a été fermé. Le gouvernement a allégué des raisons de sécurité, il souhaite préparer sereinement l’exhumation. Mais les fidèles veulent entrer, aller une dernière fois à l’office que célèbrent les bénédictins à la Basilique le dimanche, se rassembler face à l’autel derrière lequel repose encore Francisco Franco, un homme qu’ils disent admirer.

Que Franco soit là ou pas, la messe continuera d’être célébrée ici. Mais ça aurait été bien de dire adieu à la tombe d’un catholique. Parce que si Franco n’était pas arrivé au pouvoir, ici ça se serait terminé comme en URSS, ils auraient tué 98% du clergé" (Santiago, 42 ans)

Certains disent être là pour aller à la messe, d’autres ajoutent qu’ils entendent protester contre l’exhumation. Comme cette dame, la soixantaine, visiblement outrée que la garde civile, à une autre époque dévouée au généralissime, ne la laisse pas passer. "Nous sommes ici à cause de l’illégalité que va commettre un gouvernement socialiste marxiste, un gouvernement dictateur, tout simplement".

Question de morale pour le gouvernement

Cette décision d’exhumation est une mesure prise en mars en Conseil des ministres, contestée par la famille Franco, et confirmée en septembre par la Cour suprême espagnole. Pour José Guirao, ministre de la Culture de ce gouvernement, plus social-démocrate que marxiste, il n’y a pas de question à se poser. "Comment peut-on penser qu'une démocratie va maintenir un dictateur dans un endroit privilégié ? Au centre d’un endroit plein de victimes de ce dictateur ? Le bourreau et les victimes ensemble, ça, ce n’est pas normal. Il y a une espèce de justice. Pour les victimes du Franquisme, c’est une question morale. C’est une question de normalité démocratique". 

Sauf que les obstacles se sont accumulés depuis que le Premier ministre Pedro Sánchez a promis d’exhumer Franco il y a un an et demi. Un juge a même tenté de paralyser le processus en argumentant que soulever la pierre tombale pouvait être dangereux.

Une mémoire qui hante l’Espagne

Celui qui connait le mieux la tombe, c’est probablement Gabino Abanades. En 1975, il avait 29 ans et était cadre à l’entreprise des cimetières de Madrid quand le gouvernement lui demande de s’occuper des tâches techniques au Valle de los Caídos. 

J’étais là pour diriger les quatre personnes qui ont descendu le cercueil. Il fallait le guider avec des cordes, le descendre, le sceller et poser la pierre tombale. Elle pèse 2.000 kilos, elle ressemble à n’importe quelle autre. Aujourd’hui, s’ils sont suffisamment bien équipés, ils peuvent le faire en une heure, largement" (fossoyeur de la tombe de Franco)

Et une fois Franco sorti de son tombeau, que faudra-t-il faire du Valle de los Caídos ? C’est une réponse que le gouvernement ne donne pas. 

Alicia a travaillé comme guide touristique et fait visiter le monument à des touristes étrangers. "Je pense que c’est une bonne chose de retirer Franco du Valle de los Caídos. Parce que c’est quand même bizarre d’avoir un dictateur dans un endroit aussi emblématique. Mais il faudrait aussi faire d’autres choses pas seulement symboliques, plus en profondeur, expliquer aux visiteurs ce que cet endroit représente, mettre des panneaux parce que pour le moment il n’y a rien qui permette de comprendre ce qu'est ce lieu". 

Retirer la dépouille de Franco, c’est s’attaquer à un fantôme qui hante encore les mémoires des familles divisées par la dictature et la guerre civile. Le geste de normalité du gouvernement, ne suffira pas à dissiper l’héritage de 36 ans de Franquisme. 

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