C’était il y a plus de soixante-dix ans, à Thiaroye, au Sénégal. L’armée française ouvre le feu sur des tirailleurs africains, qui ont combattu sous l’uniforme français.

Le déclenchement de l’affaire

Les "tirailleurs sénégalais" - issus de toute l’Afrique francophone - démobilisés après la guerre, réclament le paiement de leur solde. De l’argent qui ne leur a pas été versé, alors qu’ils étaient prisonniers des nazis pendant l’occupation.Tant qu’ils n’ont pas touché cet argent, ils refusent donc de quitter lecamp militaire de Thiaroye où ils se trouvent.

Le massacre et sa justification

Le 1er décembre 1944 : l’armée leur demande de se rassembler et leur tire dessus avec une automitrailleuse. Bilan annoncé : 35 morts et 35 blessés. Officiellement, il s’agit d’une riposte nécessaire à une rébellion armée. Comme l’écrit immédiatement dans son rapport le général Dagnan, qui commande les troupes sur place :

Ma conviction était formelle : tout le détachement était en état de rébellion. Il était nécessaire de rétablir la discipline et l’obéissance par d’autres moyens que les discours et la persuasion.

Les rapports militaires présentent également les tirailleurs comme des agents subversifs, sous influence allemande, pour mieux les discréditer.

"Une mascarade et un mensonge d’Etat»

C’est ainsi que l’historienne Armelle Mabon , qui a épluché les archives, qualifie la vérité officielle :

En fait, ce n’est pas du tout une rébellion armée. C’étaient d’abord des hommes qui sont revenus avec des droits, des revendications légitimes. Des pièces à charge ont été construites pour camoufler le massacre et l’étendue du nombre de victimes, faire condamner des hommes pour être sûr que ce sera la chape de plomb ad vitam eternam.

34 tirailleurs sont condamnés de manière expéditive par la justice militaire.

Plus de soixante-dix ans après le massacre de Thiaroye, d’anciens militaires remettent en cause, eux aussi, la version de l’armée : le général André Bach, ancien responsable des archives militaires aufort de Vincennes réagit quand on lui présente les rapports de l’armée rédigés à l’époque :

__ C’est du roman. La version présentée dans les archives qui sont conservées est une version qui ne tient pas la route ! Dès le début, ça n’a pas collé […] Il n’y avait aucune raison de tirer sur des gens qui, contrairement à ce qu’on a dit, n’étaient pas armés. A partir du moment où l’affaire a eu lieu, le camouflage est tout de suite mis en place. Il s’est passé quelque chose et immédiatement, avec manifestement l’aval du gouverneur, tout ça a été couvert

« Tuer dans l’œuf l’esprit de résistance »

Garder l’argent des tirailleurs, mais également envoyer un signal très clair sur fond d’esprit colonial explique le chercheur sénégalais Dialo Diop :

On a voulu leur montrer de manière particulièrement sauvage : vous n’avez aucun droit. Il y avait aussi cette volonté de tuer dans l’œuf ce nouvel esprit des anciens combattants africains rentrés d’Europe, qui, ma foi, avaient été les témoins de la déroute militaire de la France. On ne voulait pas que ce nouvel esprit prospère. Parce que c’est l’esprit de la résistance et à terme l’esprit de la libération nationale.

La justice refuse de rouvrir le dossier

C’est le cas d’Yves Abibou : son pèreAntoine Abibou , considéré comme un « meneur » a été condamné à dix ans de prison par la justice militaire. Le fils a donc saisi la Cour de cassation pour que son père soit réhabilité.

Mais le lundi 14 décembre 2015, la commission d’instruction de la Cour de révision a refusé de rouvrir le dossier. Il a du mal à « encaisser » :

Antoine Abibou
Antoine Abibou © Coll.privée Droits Réservés / Coll.privée

Honnêtement, j’ai un peu mal au ventre, j’ai physiquement mal au ventre. Ça aurait été un soulagement pour moi de dire : enfin on sort de l’ornière, enfin on accepte de regarder ce crime d’Etat en face, de dire les choses. De toute façon il y a d’autres enfants de tirailleurs, moi je les appelle à prendre quelque chose de ce premier échec et à continuer le combat.

En 2014, dans un discours prononcé à Thiaroye, François Hollande a promis que toutes les archives seraient versées au Sénégal. Mais beaucoup de questions restent encore sans réponse : la liste des victimes, l’endroit où se trouvent les corps : probablement dans des fosses communes.

Avec également un enjeu symbolique très fort : officiellement, ces tirailleurs tombés sous les balles françaises ne sont pas « morts pour la France ».

►►►L'enquête complète de Benoît Collombat à retrouver ce soir à 19h20 dans l'émission "Secrets d'Info"

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