Trois mois après l'acqua alta d'1,87 mètre, tous les regards convergent vers le projet Moïse. Cette immense barrière de 78 digues mobiles, aux trois embouchures de la lagune, est en chantier depuis 2003. Mais la cadence des travaux accélère. Visite dans le cœur du système à 20 mètres sous le niveau de la mer.

Le palais des Doges est visible depuis la mer Adriatique à l'entrée de lagune, il est inondé lorsque la marée est trés haute
Le palais des Doges est visible depuis la mer Adriatique à l'entrée de lagune, il est inondé lorsque la marée est trés haute © Radio France / Bruce de Galzain

En quittant le palais des Doges, nous rejoignons l'une des trois barrières aux portes d'entrée de la lagune, la barrière du Lido San Nicolo en face de la cité historique de Venise. Le chef de cet énorme chantier, Alessandro Soru, nous accueille avant de nous accompagner sous l'eau : "Nous descendons dans le tunnel à 19 mètres sous le niveau de la mer pour comprendre le rôle des charnières et des installations qui permettent de faire fonctionner le système". Le tunnel est très long, 400 mètres, avec tous les 10 mètres une pièce et à l'intérieur une charnière, le cœur du système.

Les charnières permettent de faire tourner la digue et de la soulever en propulsant de l'air et de l'eau... 

Alessandro Soru, le chef de chantier du Moïse, à l'entrée du tunnel de 400 mètres où 20 charnières reposent à 19 mètres sous le niveau de la mer
Alessandro Soru, le chef de chantier du Moïse, à l'entrée du tunnel de 400 mètres où 20 charnières reposent à 19 mètres sous le niveau de la mer © Radio France / Bruce de Galzain

Il y a deux charnières pour faire tenir chaque digue. Elles permettent aussi de la maintenir au fond de l'eau en phase de repos lorsque Moïse n'est pas activé. Ces digues sont donc mobiles, elles mesurent entre 20 et 30 mètres de large chacune et peuvent contenir une marée de trois mètres de haut. Les digues sont en acier, elles sont sorties de l'eau et nettoyées tous les cinq ans. Selon les pourfendeurs du projet - ils sont nombreux - le risque de corrosion est très élevé lorsque l'on sait qu'un bateau est lui sorti tous les deux ans. 

Qui décidera de lever les digues de Moïse ?

De retour à la surface et en plein travaux, nous rejoignons la salle de contrôle. Sur place Monica Ambrosini du Consortium Venise Nouvelle qui construit Moïse nous assure que dès le mois de juin prochain il ne faudra que deux heures pour lever toutes les digues en cas de marée au-delà d'1,10 mètre mais elles reconnait que l'on ne sait toujours pas qui va décider : "Ce sera une décision technico-politique. Ils devront tous se concerter : la commune de Venise, l'autorité portuaire, la protection civile. Et je dois vous dire que l'organisme qui décidera n'existe pas encore !"  

La salle de contrôle de la barrière de digues du Lido San Nicolo à l'une des trois embouchures qui donnent accès à la lagune
La salle de contrôle de la barrière de digues du Lido San Nicolo à l'une des trois embouchures qui donnent accès à la lagune © Radio France / Bruce de Galzain

Qui voudra protéger la place Saint Marc demandera de mettre en place les digues. Qui voudra garantir l'entrée aux navires commerciaux demandera de ne pas le faire !

Nombre de reproches faits à ce chantier, débuté en 2003, sont liés à la lenteur du projet. En effet un système d'écluse pour faire passer les pétroliers ou autres paquebots de croisière a par exemple été construit mais au milieu des années 2000. Il est désormais dépassé car il n'est plus adapté aux dimensions des navires d'aujourd'hui. Beaucoup critiquent également l'impact de Moïse sur l'équilibre de la lagune. Le barrage ne doit pas être trop souvent utilisé car il est vital pour la lagune de garantir le changement de l'eau deux fois par jour.

Un voilier soulevé par la force de l'eau et du vent le 12 novembre 2019 sur la petite île de Saint Lazare des Arméniens
Un voilier soulevé par la force de l'eau et du vent le 12 novembre 2019 sur la petite île de Saint Lazare des Arméniens © Radio France / Bruce de Galzain

Pour comprendre l'impact de la barrière de digues sur la lagune, nous embarquons pour l'île la plus éloignée de la Venise historique avec Jane da Mosto, une sud-africaine et vénitienne d'adoption depuis 25 ans. Elle a fondé une association pour protéger la lagune "Venice Calls" et estime que "tout le monde ne comprend pas que Venise c'est un ensemble complexe de plusieurs îles dans un système lagunaire très fragile et très spécial".

L'acqua alta a provoqué la mort de deux habitants de l'île de Pellestrina 

Il y a eu deux morts, les seux seuls, la nuit de l'acqua alta sur l'île de Pellestrina. C'est l'île la plus au sud de la lagune, une île très allongée sur 11 km avec seulement 150 mètres de largeur en moyenne. Nous nous rendons sur place dans une petite barque à moteur en longeant pendant trois quarts d'heure le Lido de Venise. Ici nous apercevons les dégâts de l'acqua alta, des murs démolis, là un voilier de 15 mètres soulevé par la force de l'eau et du vent et désormais coincé sur la minuscule île de Saint Lazare des Arméniens. 

Jane da Mosto et Alvise Vianello discutent de l'avenir de l'île de Pellestrina devant une pompe neuve (les pompes n'ont pas fonctionné le 12 novembre 2019)
Jane da Mosto et Alvise Vianello discutent de l'avenir de l'île de Pellestrina devant une pompe neuve (les pompes n'ont pas fonctionné le 12 novembre 2019) © Radio France / Bruce de Galzain

Arrivés à Pellestrina, Alvise Vianello, un jeune officier de la marine marchande né sur l'île nous accueille avec chaleur. Le soleil brille sur Pellestrina mais pour Alvise pas question de se reposer. Il  veut que son île bénéficie de l'argent alloué uniquement au barrage jusqu'à maintenant, "il était prévu environ 1 million d'euros par an pour pouvoir faire la manutention et tenir toujours opérationnel notre système de pompage" explique l'officier très engagé pour son île de 3 700 habitants. "On doit aussi pouvoir vérifier d'éventuelles failles - des infiltrations d'eau - dans le système d'isolation des habitations. Tout cela est déjà construit mais il faut l'entretenir." 

Hélas l'argent qui était prévu initialement a été reversé pour construire le Moise !

Faute de manutention des pompes de l'île de Pellestrina, le soir du 12 novembre, elles n'ont pas fonctionné. Moïse lui a déjà englouti 5 milliards 493 millions d'euros.

Le port de l'île de Pellestrina avec ses barques de couleurs couchées et le calme de la lagune loin de la Sérénissime historique
Le port de l'île de Pellestrina avec ses barques de couleurs couchées et le calme de la lagune loin de la Sérénissime historique © Radio France / Bruce de Galzain
L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.