Trois ans après sa mort, la journaliste russe Anna Politkovskaia fait l'objet d'un documentaire, qui sort aujourd’hui en France : « Lettre à Anna » d’Eric Bergkraut. Assassinée le 7 octobre 2006 dans le hall de son immeuble, à Moscou, Anna Politkovskaia dénonçait avec vigueur la guerre en Tchétchénie. Un combat ignoré par la majorité de ses concitoyens. Et pourtant, trois ans après, ils sont quelques uns à se souvenir d’Anna. Interview d’une femme rencontrée le 7 octobre dernier, lors d’un rassemblement à la mémoire d’Anna Politkovskaïa : « Je pleure tout le temps quand je me souviens. Je ne vis pas sereinement. J’écoute la radio, je lis « Novaya Gazeta » et je pleure. Je pense que notre peuple va se réveiller, il va se réveiller. Peut-être que je ne vivrai pas jusque là, mais j’ai des enfants et j’ai de la peine pour eux. Aujourd’hui, la stalinisation du pays commence. »A la fin du rassemblement, les organisateurs ont diffusé la cassette que la journaliste écoutait dans sa voiture en allant travailler. Il y a en Russie une minorité de gens, très tenaces et très courageux, qui essaient de faire vivre la mémoire d’Anna Politkovskaïa, bien sûr, mais aussi des 18 autres journalistes et militants des droits de l’homme qui ont été assassinés depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, sans que jamais les assassins aient été retrouvés. Et c’est vraiment une minorité. Le film qui sort aujourd’hui par exemple, « Lettre à Anna », n’a pas été diffusé en Russie. L’une des avocates de la famille, Anna Stavitskaïa, explique qu’il y a eu une projection privée, dans les locaux du journal « Novaya Gazeta », et c’est tout. Interview : « Si ce film sortait sur les écrans pour le grand public, cela voudrait dire que nous vivons dans un autre pays. Mais nous vivons dans le pays dans lequel nous vivons et si quelques personnes de qualité l’ont vu, et elles sont un certain nombre, c’est déjà bien. » Des films comme « Lettre à Anna » ont au moins une vertu. Ils maintiennent vivante la mémoire de la journaliste. Pour son fils, Ilya Politkovski, c’est important. Interview : « Dans la plupart des films, ma mère est montrée comme une combattante, comme un soldat. Dans le film d’Eric elle sourit beaucoup, il y a beaucoup de bonnes images filmées avant sa mort, et bien sûr c’est plus agréable pour nous de garder cette image là d’elle, c’est plus émouvant. Je me souviens de ma mère comme de ma mère, pas comme d’une journaliste. C’est pourquoi je préfère le film d’Eric, parce que ma mère y apparaît comme un être humain, comme quelqu’un qui combat l’injustice. C’est très important. Car j’ai perdu une mère, je n’ai pas perdu une journaliste ou une combattante des droits de l’homme. Bien sûr, on parlait beaucoup de son travail. Bien sûr, nous, la famille, on avait peur, on en parlait beaucoup avec elle. Les familles normales ne peuvent pas accepter tranquillement ce genre d’activités. »Trois ans après l’assassinat, ni le commanditaire ni le tueur n’ont été retrouvés. Des lampistes ont été jugés, puis acquittés, faute de preuve. Il va y avoir un deuxième procès. Quand ? On ne sait car la justice russe a accepté, finalement, de rouvrir l’enquête. Est-ce qu’il faut en attendre quelque chose ? Ecoutez la réponse mitigée de Dmitri Mouratov, le directeur de la rédaction de « Novaya Gazeta ». Interview : « L’équipe dirigée par le même enquêteur poursuit l’investigation. Ils ont de nouvelles informations et de nouveaux noms. Je sais mais je ne peux pas en parler en détail, je ne peux pas dire qu’ils ont de nouveaux témoins, avec des témoignages supplémentaires. Nous espérons que cette nouvelle enquête va nous permettre de trouver la vérité, mais je ne suis pas optimiste. Je suis content qu’une nouvelle enquête ait commencé, mais je suis sûr qu’avec la situation politique dans le Caucase et en Russie, l’enquête sera très difficile. » Voilà ! On ne saurait mieux dire que dans cette affaire sensible et emblématique, tout est question de volonté politique. _____Un reportage signé Ilana Morioussef, correspondante à Moscou.

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