Robert Boulin, ce ministre de Valéry Giscard d’Estaing et Raymond Barre, retrouvé mort dans 50 centimètres d’eau, dans un étang de la forêt de Rambouillet, en octobre 1979. Officiellement, un suicide par noyade. Benoît Collombat a enquêté pendant 5 ans sur cette affaire. Son livre « Un homme à abattre » vient de sortir aux éditions Fayard. Pourquoi la thèse du suicide n’est plus crédible aujourd’hui ? D’abord, il faut rappeler que le dossier judiciaire est émaillé de plus de 70 anomalies qui, déjà ,contredisent le suicide. Anomalies matérielles ou médico-légales, qui indiquent, par exemple, que le corps a été déplacé après la mort. Ensuite, il y a la volonté immédiate de saboter l’enquête, malgré les nombreux indices qui suggèrent un autre scénario que le suicide. Des scellés judiciaires sont détruits illégalement, des prélèvements de sang ou de poumons, qui auraient permis de prouver scientifiquement une éventuelle noyade. Toutes les archives et les dossiers du ministre sont détruits clandestinement, dans un climat de menace. La première autopsie est effectuée sous influence. Le crâne de Boulin n’est pas examiné sur ordre du Procureur de la République. Une deuxième autopsie, en 1983, mettra pourtant en évidence plusieurs fractures. Quant aux lettres posthumes attribuées au ministre, ce sont toutes des photocopies, des écrits émaillés de muliples invraisemblances. La famille Boulin déposera plainte pour "homicide volontaire" en juin 1983, après avoir découvert dans le dossier judiciaire les photos du visage traumatisé de Robert Boulin. Mais l’affaire se solde par un non-lieu en septembre 92. Où en est le dossier aujourd’hui ? A la suite de contres enquêtes de Canal + et de France Inter en 2002 et 2003, une trentaine de personne ont été entendues par un officier de police judiciaire, mais depuis l’affaire Boulin n’est toujours pas véritablement relancée. Hier, la fille de Robert Boulin, Fabienne Boulin, a demandé la réouverture d’une information judiciaire, en s'appuyant notamment sur les éléments nouveaux du livre. Parmi ces éléments, il y a le témoignage d’un assistant des médecins légistes, lors de la deuxième autopsie, qui a vu une estafilade au poignet droit de Robert Boulin, correspondant à un lien. L’homme a également constaté un hématome derrière la boite crânienne du ministre, qu’il identifie comme un coup. Pour lui, Boulin a été assommé. Autre élément : c’est l’heure de découverte du corps de Robert Boulin. Officiellement, le corps est retrouvé à 8H40 du matin, avec des recherches lancées à 6H 25. Or de nouveaux témoins expliquent aujourd’hui que le corps a été retrouvé 6 heures et demi plus tôt. Cela autorise toutes les manipulations. D’autant que l’amie intime du Procureur général de la Cour d’appel de Versailles révèle également avoir été prévenue de la découverte du corps à 2 heures du matin par ce haut-magistrat qui se rend alors sur place -dans la nuit- avec une équipe. Un homme lié au SAC, le service d’ordre du RPR. Enfin, deux autres témoins, dans l'entourage du ministre, expliquent avoir appris l'assassinat de Robert Boulin, la veille, le 29 octobre 79, autour de 20 heures. Mais alors, si Boulin ne s’est pas suicidé, pourquoi l’aurait-on tué ? Officiellement, Robert Boulin se serait donné la mort pour échapper au déshonneur d’une affaire de terrain parue dans la presse. En réalité, cette affaire, dans laquelle le ministre n’avait pénalement rien à se reprocher, a été instrumentalisée par le RPR pour tenter de déstabiliser Boulin, gaulliste rallié à Giscard, ancien résistant, réputé pour ses compétences et son intégrité, présenté alors comme un possible successeur de Raymond Barre à Matignon. Ce qui, évidemment, aurait considérablement géné le RPR de Jacques Chirac, dans la perspective de la présidentielle de 81. Mais Boulin ne se laisse pas faire et menace de dévoiler certains dossiers "sensibles". Boulin a été secrétaire d’Etat au budget dans les années 60, ministre délégué à l’Economie et aux Finances en 77-78. Il a eu accès aux montants de commissions versées lors de gros contrats nucléaires ou pétroliers, à certains dévoiements financiers de membres de sa famille politique. Les réseaux africains d'Elf servent alors de pompe à finance au RPR. Boulin a-t-il été "lâché" par les siens ? En tous cas, son ami Jacques Chaban-Delmas après avoir parlé d'"assassinat" à la tribune de l'assemblée nationale, se gardera bien ensuite de dire tout haut ce qu'il confie alors aux proches du ministre : "Si vous trouvez les dossiers que souhaitait sortir Boulin, je serai avec vous, sinon, je ne pèserai pas plus lourd que lui. " On peut citer également le rôle joué par un personnage méconnu de cette affaire : Patrice Blank, collaborateur de Boulin chargé des relations avec la presse, au comportement extrêmement suspect dès la disparition du ministre. Cet homme était un relais des réseaux africains du RPR, membre du conseil d’administration de la FIBA, la banque d’Elf et d’Omar Bongo, dont Robert Boulin connaîssait parfaitement les dérives. Est-il encore possible de connaître la vérité ? Malgré la peur toujours présente chez certains témoins, 28 ans plus tard, certains sortent peu à peu de leur silence, comme le constate aujourd’hui l’avocat de Fabienne Boulin, William Bourdon (interview). C’est une affaire encore pesante aujourd'hui. C’est en quelque sorte « la boîte noire » de la Vème République. De nombreux témoins ou acteurs politiques de cette histoire occupent toujours l’espace public. Le 26 janvier dernier, en meeting à Poitiers, Nicolas Sarkozy a même fait une allusion très claire à l'affaire Boulin, que seuls les "initiés" auront sû décrypter. L’ouvrage Benoît Collombat, « Un homme à abattre » aux éditions Fayard

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