Que faire des fumées noires qui sortent des usines ? Des industriels et des chercheurs imaginent des solutions techniques très élaborées pour capter le CO2 et le stocker. Le but est de sauver ces activités fossiles tout en réduisant leur niveau de pollution. Une question de survie à l'heure de la neutralité carbone ?

Un exemple de machine qui permet d'isoler et de capter le Co2 des fumées noires sorties des aciéries comme celle de Dunkerque d'ArcelorMittal
Un exemple de machine qui permet d'isoler et de capter le Co2 des fumées noires sorties des aciéries comme celle de Dunkerque d'ArcelorMittal © Radio France / Célia Quilleret

Imaginez une centrale à charbon, en Chine ou en Australie, qui n’émet plus de CO2 dans l'atmosphère... Dans les grandes salles du laboratoire de l'IFPEN, l'Institut français du pétrole et des énergies nouvelles, à Solaize, près de Lyon, ce mythe est presque déjà réalité. À petite échelle, Stéphane Bertholin, ingénieur de recherche et chef de projet, travaille sur une centrale thermique qui récupère le CO2. Le principe, c'est la combustion en boucle chimique. "Ce procédé pourrait permettre d'ici 2025 ou 2030 de remplacer les centrales thermiques actuelles", explique-t-il, "car le CO2 est comprimé, dans des conditions de pression et température super critiques qui le rendent liquide", détaille-t-il. Et l'objectif est qu'il soit ensuite stocké. Ce projet est à destination des centrales à charbon chinoises.  

Stéphane Bertholin, chef de projet à l'Ifpen, présente sa centrale à combustion en boucle chimique. Une centrale sans Co2 à la sortie.
Stéphane Bertholin, chef de projet à l'Ifpen, présente sa centrale à combustion en boucle chimique. Une centrale sans Co2 à la sortie. © Radio France / Célia Quilleret

Le CO2 envoyé par pipeline au large de la Norvège

Un peu plus loin, dans une autre salle, des ingénieurs travaillent sur un autre pilote pour l'usine ArcelorMittal de Dunkerque. Là, le principe est de récupérer les fumées noires qui sortent de l'aciérie pour isoler le CO2 et le stocker. C'est grâce à un solvant secret que le CO2 est capté. Il sera également envoyé au large de la Norvège par bateau ou pipeline depuis Dunkerque. Pour Florence Delprat-Jannaud, l'une des responsables de ce programme à l'Institut français du pétrole et des énergies nouvelles, "La Norvège n'est qu'un exemple. On injecte le CO2, détaille-t-elle, et l'objectif est qu'il reste en profondeur dans le sous-sol pendant des centaines d'années, car il est piégé dans la roche et la saumure".    

Vania Santos-Moreau de l'Ifpen présente son projet DMX qui permet d'isoler le Co2 issu des fumées noires des aciéries. Grâce à un solvant magique.
Vania Santos-Moreau de l'Ifpen présente son projet DMX qui permet d'isoler le Co2 issu des fumées noires des aciéries. Grâce à un solvant magique. © Radio France / Célia Quilleret

Une question de survie pour les industries fossiles...

Contacté, l'un des responsables de ce projet pour Arcelor Mittal, Eric De Coninck, admet que le but est de stocker 20 millions de tonnes de CO2 par an sous la mer du Nord, pour sauver la production d'acier en Europe. Pour Florence Delprat-Jannaud, c'est bien en effet une question de survie pour ces industries fossiles, car si elles ne peuvent pas réduire leurs émissions de carbone, elles devront quitter le territoire. Eric Lemaire, chef de projet "efficacité énergétique" à l'IFPEN, abonde dans le même sens : "Il faut trouver une solution pour que ces industries puissent fonctionner, le captage et le stockage sont une voie possible pour la réduction du réchauffement climatique".   

Ou une fuite en avant pour continuer à polluer ?

Air Liquide, Total, Lafarge, d'autres industriels sont intéressés par ces techniques, certains d'ailleurs mettent au point leurs propres méthodes, mais Eric Bourdon, représentant du syndicat français de l'industrie cimentière, émet quelques réserves, notamment sur le coût des investissements nécessaires ou l'acceptabilité sociale de l'enfouissement du CO2 sous la mer. "Les experts disent que ce stockage est stable, il faut les croire, mais quelle est la perception du public quant à la pérennité de stockage ?", se demande-t-il.  "Et quoi faire de ce CO2 ?, ajoute-t-il. "Le stockage est pertinent à proximité des anciens puits de pétrole, mais si on le fait loin des lieux de stockage", nuance-t-il, "cela rajoute de la complexité, des coûts, et des risques lors du transport du CO2". D'ailleurs l'industrie cimentière réfléchit plutôt à d'autres pistes pour réduire ses émissions de carbone, comme le recyclage du CO2 dans le béton lui-même.  

Un exemple de centrale thermique miniature qui permet d'isoler le Co2 et de le capter avant qu'il ne parte dans l'atmosphère
Un exemple de centrale thermique miniature qui permet d'isoler le Co2 et de le capter avant qu'il ne parte dans l'atmosphère © Radio France / Célia Quilleret

En tout cas, les ONG critiquent déjà une fuite en avant qui permet aux industries fossiles de ne pas changer radicalement de modèle. Pour Clément Sénéchal, de Greenpeace, "C'est toujours le même concours Lépine des projets délirants et qui n'aboutissent pas". "Or ces mécanismes de compensation technique dispensent les industries de réduire les émissions à la source et cela ralentit la prise de décision publique", regrette-t-il.   

Le stockage de CO2 est-il alors un miracle ou plutôt un mirage ? Au-delà du débat en tout cas, la solution semble surtout partielle. Pour le géant ArcelorMittal, elle permettrait de réduire les émissions de 10 à 15% seulement. Un premier pas, trop petit encore pour atteindre la neutralité carbone en 2050.

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