Alors que les pays européens sont toujours incapables de s'accorder sur l'accueil des réfugiés, en Méditerranée les bateaux d'ONG qui portent secours aux migrants naufragés sont bloqués en mer ou à quai, comme dans le port de Malte. Les autorités n'hésitent pas à les poursuivre en justice.

Le navire Lifeline, à quai dans le port de la Valette, à Malte
Le navire Lifeline, à quai dans le port de la Valette, à Malte © AFP / Annette Schneider-Solis / dpa-Zentralbild / dpa Picture-Alliance

Le Lifeline, navire destiné au sauvetage des migrants, affrété par une ONG allemande, est immobilisé depuis le 27 juin 2018 dans le port de La Valette, à Malte. Un an d'attente, qui va encore durer : le navire ne repartira que lorsque le procès intenté par le gouvernement du pays sera terminé. 

Le capitaine, Claus-Peter Reisch, a été condamné en première instance. Il a fait appel. Il n'est pas jugé pour avoir débarqué 234 migrants, mais pour des questions administratives relatives à l'enregistrement du navire, qui bat pavillon néerlandais. Dans son cas, les autorités maltaises n'ont pas choisi la manière frontale.

A bord du bateau, tout est en état de fonctionnement : les zodiacs de secours, les gilets de sauvetage, les générateurs, les outils de navigation... Le Lifeline pourrait reprendre la mer en un claquement de doigts.

Le bateau, entretenu tous les jours, est prêt à repartir à tout moment
Le bateau, entretenu tous les jours, est prêt à repartir à tout moment © Radio France / Isabelle Labeyrie

De sa silhouette massive, un peu fatiguée, s'échappent des odeurs de graisse et de pétrole. Contraste saisissant : au port de la Valette, le bateau est à quai au même terminal que les immenses paquebots de croisière.

Le bateau humanitaire stationne au même terminal que les paquebots de croisière
Le bateau humanitaire stationne au même terminal que les paquebots de croisière © Radio France / Isabelle Labeyrie

Dans la cabine de pilotage, un radar reçoit toujours les appels de détresse des migrants perdus en mer. En général, une fois tous les deux jours. Le Lifeline les entend, mais ne peut pas se déplacer. 

Sur le navire, Marc Tilley, porte-parole de l'ONG, reçoit toujours les appels de détresse des migrants perdus en mer
Sur le navire, Marc Tilley, porte-parole de l'ONG, reçoit toujours les appels de détresse des migrants perdus en mer © Radio France / Isabelle Labeyrie

Selon le droit maritime, tout bateau captant ce signal est dans l'obligation de porter assistance aux naufragés. D'après Marc Tilley, le porte-parole de l'ONG, les bateaux commerciaux ne s'arrêtent pas toujours. "Charger des migrants à bord, c'est compliqué. Comme les ports refusent de les faire accoster, il faut tenir en mer pendant une semaine, dix jours d'affilée... dans cette situation, ça peut être difficile de gérer l'eau et la nourriture pour  tout le monde, l'équipage et les réfugiés". La peur des troubles leur fait parfois passer leur chemin.

A bord du Lifeline, une présence humaine continue est nécessaire pour l'entretien du navire. Les rotations de plusieurs semaines se font principalement entre Malte et l'Allemagne. L'équipage est régulièrement rejoint par des bénévoles

Anna et son père, bénévoles venus d'Allemagne pour passer deux semaines sur le bateau
Anna et son père, bénévoles venus d'Allemagne pour passer deux semaines sur le bateau © Radio France / Isabelle Labeyrie

Ce 13 juin 2019, Anna, libraire près de Cologne, vient de poser son sac de voyage sur le pont brûlant. Elle a réussi à convaincre son père de l'accompagner pour 15 jours de bénévolat dans l’aventure du Lifeline. "On va préparer le bateau pour qu’il puisse repartir dans un mois un ou deux", dit Bernhard. Le retraité est venu faire quelque chose "de nécessaire pour aider les migrants". 

Si nous revenons au port avec des migrants, que se passera-t-il ? On risque de nouveau de nous poursuivre

En l'absence de bateau humanitaire, c'est la marine militaire maltaise qui ramène les naufragés à quai. "La plupart des débarquements ont lieu vers minuit ou 7 heures du matin dit Marc Tilley. Quand il n'y a ni journalistes, ni touristes. Le gouvernement veut cacher ce phénomène". 

Marc Tilley, le porte-parole de l’ONG, est surtout persuadé que les autorités feront tout pour entraver les prochaines missions du Lifeline. "Si nous revenons au port avec des migrants à bord, que se passera-t-il ? On risque de nouveau de nous poursuivre au tribunal sous un prétexte quelconque". En Italie, le nouveau décret de Matteo Salvini prévoit des amendes de 50.000 euros par migrants. "Si nous devons payer, nous arrêterons nos missions".

Un an pour faire avancer un dossier

Sur l'île, la situation des demandeurs d'asile est parfois intenable : sans formation, sans pratique de l'anglais, en attendant le règlement de leur dossier... ils survivent. "Et le gouvernement ne fait rien pour les aider". Mazen Dadouch, président de la Communauté des Syriens de Malte et inusable défenseur des droits des réfugiés, brandit un document de demande d'asile pour le prouver : "Il faut maintenant attendre un an pour que le dossier avance. Avant c'était deux mois".

Mazen Dadouch, président de l'association des Syriens de Malte
Mazen Dadouch, président de l'association des Syriens de Malte © Radio France / Isabelle Labeyrie

Une judiciarisation croissante

Trois migrants de 15, 16 et 19 ans seront bientôt jugés à Malte. Accusés d’avoir détourné vers les rives maltaises l'Elhiblu, le bateau commercial qui les avait recueillis en mer - pour ne surtout pas retourner en Libye. Accusés d’actes de terrorisme, ils risquent 20 ans de prison. 

Leur avocat, Neil Falzon, dirige l'association humanitaire Aditus. « Le gouvernement maltais ne fait que suivre une tendance générale en Europe, où l'on érige des murs et où l'on utilise tous les moyens pour empêcher l'arrivée des réfugiés illégaux. Il faut donc aussi agir contre ce qui se passe à Bruxelles et dans les autres capitales pour inverser cette tendance et obtenir des gouvernements une approche plus humaine".

Neil Falzon, directeur de l'association Aditus, avocat des humanitaires et des migrants
Neil Falzon, directeur de l'association Aditus, avocat des humanitaires et des migrants © Radio France / Isabelle Labeyrie

Selon l’ONG Open Democracy, ces cinq dernières années 250 personnes ont été poursuivies pour délit de solidarité dans 14 pays différents, France et Italie en tête.

D'autres navires humanitaires sont bloqués ailleurs en Europe. En janvier c'est l'Open Arms qui s'est retrouvé bloqué à Barcelone, 100 jours. Finalement autorisé à lever l’ancre, uniquement pour transporter du matériel humanitaire.  L'Aquarius de SOS Méditerranée a quant à lui cessé ses patrouilles en décembre, faute de trouver un nouveau pavillon .

Les ONG dénoncent l'accord avec la Libye

Sur le modèle de ce qui avait été négocié avec la Turquie, les européens ont passé un accord avec la Libye : en échange de formation, d'un soutien financier, de la livraison de bateaux, les garde-côtes sont chargés d'intercepter le maximum de candidats à l'évasion, et de les renvoyer à la case départ.  

Sauf que depuis deux ans, les rapports se multiplient sur les cas de maltraitance et de torture en Libye. Les ONG, qui dénoncent une forme d’externalisation cynique des frontières de l’europe, expliquent que renvoyer les migrants en Libye est un crime. Bien plus criminel en tout cas que le sauvetage en mer.

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