Sur les 175 000 Navajos des confins de l'Arizona, 6 800 ont été contaminés par le coronavirus, 322 personnes en sont mortes. Et parmi elles, Valentina Blackhorse, 28 ans ; une icône de la Nation Navajo, victime, comme ses pairs, du manque de soins. Reportage chez ces "oubliés du gouvernement fédéral".

Dans ce coin reculé de l'Arizona, on a souvent dit aux gens : "Rentrez chez vous, surveillez votre fièvre, et revenez seulement si votre état se détériore." Beaucoup en sont morts.
Dans ce coin reculé de l'Arizona, on a souvent dit aux gens : "Rentrez chez vous, surveillez votre fièvre, et revenez seulement si votre état se détériore." Beaucoup en sont morts. © Radio France / Grégory Philipps

Elle s’appelait Valentina Blackhorse. Elle avait 28 ans et était vraiment d’une grande gentillesse. Mais surtout, elle voulait être un modèle pour toutes les jeunes femmes navajos.

Robbie Jones est inconsolable. Il y a deux mois, il a perdu sa compagne, emportée par le Covid-19. Une figure de cette tribue amérindienne qui, depuis le début de l’épidémie, paie un lourd tribut. La Nation Navajo, une réserve grande comme l’Écosse, répartie sur trois États, a connu une propagation record du virus, la plus rapide aux États-Unis. Et ce n'est loin d’être terminé.

Pourtant, il faut rouler longtemps – compter cinq heures de voiture depuis Phoenix – pour arriver à Monument Valley, ce désert de sables et de pierres rouges, à l’entrée duquel vivait Valentina Blackhorse.

Valentina confiait qu’elle se verrait bien un jour diriger la Nation Navajo. Elle est morte à 28 ans.
Valentina confiait qu’elle se verrait bien un jour diriger la Nation Navajo. Elle est morte à 28 ans. / DR

Sur une photo, on la voit en tenue traditionnelle, souriante. Elle venait d’être élue reine de beauté de la nation navajo, raconte son fiancé. Valentina confiait en riant qu’elle se verrait bien un jour diriger la Nation. Mais mi-avril, tout a basculé. 

"C’est moi qui suis tombé malade en premier, se souvient Robbie. J’étais inquiet pour elle et notre petite fille. Et je lui ai dit d’aller dans la maison de ses parents, que je me débrouillerais."

Elle, si aimante, a voulu rester et s’occuper de moi. Elle est tombée malade. Une semaine plus tard, son état s’est dégradé. Elle devait être emmenée à Flagstaff pour etre soignée, mais c’était déjà trop tard. 

Dénuement

Sur les 175 000 Navajos de la réserve, 6 800 ont été contaminés, 322 personnes sont mortes. C’est l’endroit aux États-Unis où le virus a fait le plus de dégats. Pour Delores Greyeyes, volontaire pour le Fonds de soutien aux indiens navajos et hopis, l'explication est claire :   

"Il y a chez les Navajos un fort taux de diabète, de maladies cardiaques. Et tout simplement, aussi, un manque de soins médicaux. Pendant longtemps, il n’y avait pas de tests disponibles ici."

On disait aux gens de notre tribu : "Rentrez chez vous, surveillez votre fièvre et revenez seulement si votre état se détériore." Dans la plupart des cas, on a attendu trop longtemps. Et c’est pour ça que nous avons autant de morts.

Certains Navajos font plusieurs dizaines de kilomètres pour s’approvisionner : sur la réserve, une maison sur trois n’a pas accès à l’eau potable.
Certains Navajos font plusieurs dizaines de kilomètres pour s’approvisionner : sur la réserve, une maison sur trois n’a pas accès à l’eau potable. © Radio France / Grégory Philipps

Il suffit d’emprunter quelques minutes la route 160 pour mesurer l’état de dénuement dans lequel vivent les Navajos. Des boutiques de souvenirs et d’artisanat, fermés depuis plus de trois mois. Ici, un point d’eau où l’on vient remplir d’immenses jerricans. Certains ont fait plusieurs dizaines de kilomètres pour s’approvisionner : sur la réserve, une maison sur trois n’a pas accès à l’eau potable. 

Abandon

On passe aussi devant des villages entièrement bouclés à cause du virus : il est interdit d’y pénétrer à moins d’etre accompagné par quelqu’un comme Delores : 

Je pense qu’on peut dire que nous sommes les oubliés du gouvernement fédéral. Washington est à des milliers de kilomètres d’ici.

"Un exemple : des fonds ont été débloqués pour lutter contre le Covid-19. Mais pour l’instant, la Nation Navajo n’a reçu que 40 % des sommes promises. Et encore, il nous a fallu attaquer en justice le gouvernement pour recevoir cet argent. La discrimination continue pour notre peuple, qui souffre."

Alors les Navajos s’organisent. Ici, on prépare des colis alimentaires, notamment pour les personnes âgées, qui ne sortent plus de leur village. Les protéger est la  priorité numéro un, confie encore Delores, car ils sont la mémoire vivante de la nation Navajo.

Des volontaires préparent des colis pour la population ou les animaux qu’il faut continuer à nourrir.
Des volontaires préparent des colis pour la population ou les animaux qu’il faut continuer à nourrir. © Radio France / Grégory Philipps

Pour financer ces distributions, les Navajos et Hopis ont aussi lancé aussi une collecte de fonds, qui a trouvé un écho inattendu… jusqu'à 8 000 kilomètres de l’Arizona ! Des gens reconnaissants, des décennies plus tard, explique Cassandra Begay, la porte-parle du fonds de soutien Navajo & Hopi Families Covid-19 Relief

Il y a 173 ans, la tribu des Choctaw a fait un don de 170 dollars aux Irlandais frappés par la grande famine de 1847. Et récemment, un membre de la nation Navajo a publié un message sur Twitter pour évoquer la pandémie que nous traversons. Ce qui a provoqué une impressionnant élan de générosité en Irlande : 25 000 dons pour un total 860 000 dollars ! 

Sur la route de Phoenix, des panneaux rappellent que l'épidémie n'est pas finie
Sur la route de Phoenix, des panneaux rappellent que l'épidémie n'est pas finie © Radio France / Grégory Philipps

Sur la route du retour vers Phoenix, on voit aussi ces casinos fermés. Ils sont pourtant l’une des ressources princiaples du peuple navajo. Dans le désert, dans ces étendues que Valentina Blackhorse aimait par-dessus tout, de gigantesques panneaux préviennent que l’épidemie de coronavirus est encotre loin d’être terminée.

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  • Grégory PhilippsGrand reporter, envoyé spécial permanent de Radio France à Washington
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