La Commission pêche du Parlement européen doit donner mardi après-midi son avis sur la pêche électrique, et lui donner ou non le statut de méthode conventionnelle. Reportage avec les pêcheurs de Boulogne-sur-Mer, pour qui généraliser ce type de pêche serait une catastrophe.

D’année en année, les caisses des pêcheurs de Boulogne sur Mer sont de moins en moins remplies au retour de la pêche
D’année en année, les caisses des pêcheurs de Boulogne sur Mer sont de moins en moins remplies au retour de la pêche © Radio France / Rosalie Lafarge

Cette technique, très utilisée par les Pays-Bas, consiste à électriser les poissons pour les faire remonter dans les filets. Pour l'instant, l'Union européenne ne l'autorise que par dérogation et à titre expérimental.

À Boulogne-sur-Mer, Christophe a du mal à sourire, et ça n'a rien à voir avec le fait qu'il se lève tôt pour prendre le large à 2h du matin, ou qu'il passe près de 10h en mer chaque jour. C'est le contenu de ses filets qui le rend triste : "Il n'y a rien, 40 kilos de sole... Ça devrait être multiplié par trois minimum. Aujourd'hui, c'est devenu trop dur. Revenir avec 40 kilos, c'est nul, ce n'est pas assez. On ne fait pas notre journée"

Ces mots, quasiment tous les pêcheurs de Boulogne sur mer pourraient les prononcer. Florent Lommel par exemple, estime qu'il n'y a "plus de poisson, ils ont tout flingué". "Ils", ce sont les Néerlandais, champions de la pêche électrique. Après le passage de leurs énormes chalutiers, Florent Lommel n'a plus grand chose à attraper.

Ce sont des engins énormes qui envoient des électrodes dans le fond, ça fait remonter tout le poisson dans le chalut : sole, cabillaud, carrelet, turbot, tout... Il faut le voir pour le croire, c'est fou. Moi, quand j'ai démarré avec mon père, on allait à la sortie du port et il y avait du poisson pour tout le monde. Maintenant, toute l'année, on fait minimum 20 à 25 milles de route.

Olivia Lommel l’assure, elle a de moins en moins de poisson à vendre sur son étal, et les poissons plats se feraient de plus en plus rares
Olivia Lommel l’assure, elle a de moins en moins de poisson à vendre sur son étal, et les poissons plats se feraient de plus en plus rares © Radio France / Rosalie Lafarge

Des pêcheurs contraints d'aller de plus en plus loin pour espérer revenir avec quelque chose à présenter sur les étals des aubettes, le marché aux poissons de Boulogne-sur-Mer. Des étals de moins en moins fournis, selon Olivia Lommel qui vend la pêche de son mari : "Il nous manque pas mal de poisson, rien que la sole, on en voit beaucoup moins. Mais c'est valable pour toutes les espèces de poissons plats, ça devient catastrophique. _On a les chiffres d'affaires : cette année, c'est moitié moins par rapport à l'année dernière_."

Sans compter que, parfois, on retrouve dans les filets français des poissons abimés, aux colonnes vertébrales fracturées, ou avec d'étranges marques de brûlures. "On suppose que cela vient de ces bateaux-là [les Néerlandais]. Cela fait une tâche rouge de sang sur la chair, ce n'est pas vendable, c'est abimé, ça ne vaut rien."

Un exemple de poisson abimé, qui présente des marques de brûlures qui pourraient provenir des électrodes des chalutiers néerlandais
Un exemple de poisson abimé, qui présente des marques de brûlures qui pourraient provenir des électrodes des chalutiers néerlandais © Radio France / Rosalie Lafarge

"Aucune connaissance scientifique sur le bien et le mal de cette technique"

Mais les Néerlandais l'assurent, ils n'y sont pour rien. Au contraire, l'inventeur du système promet que la pêche électrique n'est absolument pas dangereuse, ni pour les poissons visés, ni pour tous les autres organismes vivants. Il met également en avant l'aspect économique de la méthode : avec la pêche électrique, on pêche plus et on atteint donc plus vite les quotas. On consomme alors 20 à 40% de carburant en moins. 

Stéphane Pinto est le représentant des fileyeurs des hauts de France, également vice-président du comité régional des pêches, et il n'est pas convaincu par cet argument.

La problématique, c'est qu'ils n'ont aucune connaissance scientifique sur le bien et le mal de cette technique de pêche : sur les alvins, les œufs, les autres espèces. À partir du moment où cela explose le dos de cabillaud, imaginez les bébés et le reste ! On n'a aucun retour concernant la pérennité de la ressource.

Et c'est vrai qu'après 10 ans d'expérimentation, principalement aux Pays-Bas, aucun bilan indépendant n'a été fait. Le problème, c'est que les Pays-Bas exploseraient les quotas autorisés de bateaux équipés : l'association Bloom a même décidé de porter plainte, et a lancé une pétition contre la pêche électrique.

Pour l'eurodéputé écologiste du nord ouest, Karima Delli, cette technique est un non sens. Mais à quelques heures de la décision de la commission pêche, elle redoute le poids des lobbies : "On marche sur la tête, parce que les lobbies ont une vision à court terme qui se résume à faire du profit et non pas à voir si c'est bon pour la planète ou les fonds marins. _Il faut que la commission se réveille et arrête d'être complice de ces méthodes scandaleuses. Il faut siffler la fin de la récré_, les eurodéputés sont là pour représenter les citoyens, pas les industriels".

Les pêcheurs de la Côte d'opale promettent déjà de se mobiliser si la commission pêche rend un avis favorable ce mardi.

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