Le 24 janvier 1943, la rafle "du Vieux-Port", à Marseille, conduisait à la déportation de 12 000 habitants du quartier Saint-Jean. En mai 2019, le parquet a ouvert une enquête préliminaire pour "crimes contre l'humanité", amenant les gendarmes spécialisés à se pencher sur des faits vieux de 77 ans.

Le mémorial en hommage aux victimes de la rafle du 24 janvier 1943
Le mémorial en hommage aux victimes de la rafle du 24 janvier 1943 © Radio France / Ariane Griessel

"Nous avons été rejetés et oubliés ", déplore Antoine Mignemi, devant un monument qui commémore les rafles des 22 et 23 janvier 1943 à Marseille, visant essentiellement la communauté juive. Sa blessure à lui date du 24 janvier. Cet ancien ouvrier du bâtiment a cinq ans lorsque, ce matin-là, les troupes de l'occupant nazi et du gouvernement du Maréchal Pétain font évacuer le quartier Saint-Jean, sur le Vieux-Port, déportant 12 000 personnes vers Fréjus (Var), dont 800 seront ensuite conduites vers le camp de concentration d'Oranienburg-Sachsenhausen. Le nombre de survivants de ce convoi vers l'Allemagne n'a jamais pu être précisément établi. Les 1.500 immeubles où vivaient ces déportés sont rasés une semaine plus tard. Trop populaire et cosmopolite aux yeux des dirigeants, cet entrelacs de ruelles, peuplés surtout de pêcheurs immigrés d'Italie, ne correspond pas au rêve de grandeur du gouvernement collaborationniste. 

Le quartier disparaît dans ce qui est baptisé "l'opération Sultan". Effacé. Du paysage et des mémoires : disséminés à leur libération, trop occupés par leur dénuement matériel, les habitants de ce que l'on surnommait "la petite Naples" n'ont pas su se fédérer pour se faire entendre. Il a donc fallu attendre 75 ans, et la plainte déposée par un avocat, Me Pascal Luongo, au nom de huit survivants et descendants de rescapés, pour que cette "rafle du Vieux-Port" soit enfin prise en compte comme "crime contre l'humanité".

"Ce n'est pas un problème de revanche. Mais c'est un problème d'être reconnu"

"Ce n'est pas un problème de revanche. Mais c'est un problème d'être reconnu. Et s'il y a encore des Nazis ou des collaborateurs qui ont été mobilisés pour commettre cette tragédie, je pense que, effectivement, ce serait bien qu'il y ait un procès. Ça pourrait permettre que la justice française et l'État français, y compris Marseille, reconnaissent ce crime contre l'humanité", souligne Antoine Mignemi. Pendant 75 ans, l'octogénaire a été rongé par le souvenir, et, surtout, par le vide qui a suivi : "C'était quelque chose qui était emmagasiné dans chacun des survivants, que l'on n'ait pas été reconnu à notre juste valeur par rapport à la tragédie dont nous avons été victimes." 

Le 66, rue Saint-Laurent, où il est né, a beau avoir disparu, Antoine Mignemi revoit le quartier avec ses yeux d'enfant. Il raconte, ému, ce matin du 24 janvier 1943 : les voitures dotées de haut-parleurs, informant toute la population qu'il faut descendre "avec le minimum d'affaires, et un petit peu de nourriture". "Ils nous faisaient comprendre que l'on allait revenir". Du Vieux-Port, les habitants sont conduits en tramway à la gare d'Arenc, puis en wagons à bestiaux jusqu'au camp de rétention de Fréjus. "Je pense que même les bestiaux n'y étaient pas aussi serrés (…). Quand nous sommes arrivés à Fréjus, ils nous ont mis dans un camp de rétention infect. Rien n'était prévu, nous dormions sur de la paille souillée". Hommes d'un côté, femmes de l'autre, le petit garçon reste avec sa mère. La famille passe une semaine dans ce camp sans toilettes, et, avec pour seule source d'eau, un unique robinet installé dehors. "Quand on nous a ramenés à Marseille, on nous a abandonnés, place Castellane en disant 'démerdez-vous'". Ils vont vivre chez ses grands-parents maternels : "On n'avait plus rien, ni de toit, ni de travail, parce que mon père avait un salon de coiffure au 140 quai du Port - qu'ils avaient rebaptisés quai du Maréchal Pétain, du reste - qui a lui aussi été rasé."

Le Maréchal et son quai ont disparu, mais l'amertume et la tristesse sont restées

Certains habitants du quartier Saint-Jean racontent ce vécu à leurs enfants et petits-enfants. Me Pascal Luongo est l'un de ces descendants. Il dépose sa plainte en janvier 2019, auprès du pôle du parquet antiterroriste spécialisé dans les crimes contre l'humanité, imprescriptibles. 

"Un crime contre l'humanité, dans la loi, c'est une action concertée visant un groupe de populations civiles dans le cadre d'une attaque systématique et qui a provoqué la mort, la déportation, le transfert forcé de populations, la perte de biens, etc."

"Dans le cadre de la rafle du Vieux-Port, toutes les conditions sont réunies", explique aujourd'hui Me Luongo. Depuis le dépôt de sa plainte, au nom de huit personnes, d'autres ont rejoint la démarche, dont Antoine Mignemi. L'avocat salue la volonté de la justice d'ouvrir, en mai, cette enquête préliminaire pour "crimes contre l'humanité" : "C'est extrêmement important pour les gens que je défends d'entendre qu'un crime contre l'humanité a eu lieu à Marseille en janvier 1943. C'est essentiel et c'est la première mission de notre démarche. Ensuite, on se met à espérer qu'un procès pénal puisse avoir lieu à l'encontre de complices de crimes contre l'humanité. 12 000 policiers et gendarmes français ont participé à la rafle du Vieux Port, réquisitionnés par le régime de Vichy. Environ 6 000 militaires allemands ont participé."

Michel Ficetola, historien, président de l'association Massaliote Culture, a contribué à la rédaction de cette plainte : "En réalité, les Allemands ont permis aux Français de mettre en place un plan d'urbanisme qu'ils avaient organisé neuf mois avant l'arrivée des Nazis à Marseille. Ce plan impliquait d'évacuer entre 20 et 25 000 personnes, de raser leurs habitations, pour pouvoir reconstruire". Le tout sous l'œil des services de propagande allemands, qui se révéleront, malgré eux, d'une aide précieuse, trois-quarts de siècle plus tard : "Ces exactions étaient photographiées, ont été filmées et il n'y avait que les Allemands qui avaient le droit de le faire (…). Parmi tous ces documents de propagande, il y avait des photos compromettantes qui prouvaient la complicité et la culpabilité de l'État français. Et ce sont ces documents-là qui ont été, bien sûr, le fondement de nos recherches et de notre procédure pour faire reconnaître le crime contre l'humanité". 

La correspondance entre les principaux commanditaires de la rafle vient compléter les images : "Cette opération côté allemand a été directement commanditée par Hitler, qui, lui-même, a chargé Himmler de procéder à ses exactions en mandatant Oberg, qui était le chef des SS en France, pour procéder aux rafles de l'Opéra et du Vieux Port."

Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité, les génocides et les crimes de guerre

Il revient maintenant à des gendarmes spécialistes de ce genre de faits de mener l'enquête, ceux de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité, les génocides et les crimes de guerre (OCLCH) commandé par le colonel Eric Emeraux : "Dans un premier temps, nous entendons les victimes, les témoins pour pouvoir requalifier les faits et savoir exactement ce qui a pu se passer, etc. Nous leur demandons de nous relater les faits dans lesquels leurs parents ou grands-parents ont été impliqués. Là en l'occurrence, il s'agit donc des déportations depuis Marseille, Fréjus, puis dans d'autres camps en France et enfin, pour certains d'entre eux, dans les camps nazis". 

Les enquêteurs vont également se tourner vers les archives. "Et puis, dans un dernier temps, il y a un certain nombre de requêtes qui vont être transmises à l'Allemagne. Des demandes précises par la voix de l'entraide pénale internationale. En Allemagne, tout récemment encore, il semble qu'une personne de 93 ans a été jugée pour ce type de faits. Nous avons peut-être des auteurs qui restent encore vivants en France ou en Allemagne", ajoute le colonel Emeraux.

Fondé en 2013, l'OCLCH enquête en ce moment sur 150 dossiers. Celui du Vieux-Port est l'un de ceux pour lesquels les faits sont les plus anciens. Au-delà de la désignation de coupable, lui aussi mesure le poids symbolique de cette enquête : "L'objectif est de faire en sorte, dans un premier temps, que la justice passe, mais aussi de rétablir les victimes dans leurs droits. Dans le cas présent, la rafle du Vieux-Port est, d'après ce que nous ont dit certaines victimes, une rafle qui est méconnue. Leur objectif, c'est aussi de faire connaître à la France l'existence de cette rafle."

"Double peine"

Quelques mois après l'ouverture de l'enquête préliminaire pour "crime contre l'humanité", ces mêmes-mots, si importants pour les survivants, sont gravés sur un monument en hommage aux victimes de la rafle du 24 janvier 1943. Le seul existant à ce stade. "Depuis le temps que l'on se sentait oubliés…" salue Antoine Mignemi : "Nous avons été humiliés dans la tragédie, avec beaucoup de peine, de chagrin, de difficultés.  Mes parents sont d'origine sicilienne, ils sont venus en France en 1922, chassés par le fascisme de Mussolini. Ils choisissent la France, pays des Libertés et des Droits de l'Homme (…) Quand il y a eu la destruction, ils ont ressenti cela comme une double peine : la première peine de partir de leur pays d'origine, de se reconstruire, et puis de venir en France subir encore cette tragédie d'être évacué, subir ce voyage concentrationnaire. Ils ne s'en sont pas remis, ma mère est morte très jeune."

Aujourd'hui, Antoine Mignemi a pris la tête d'un collectif de survivants de la rafle du Vieux-Port, et de leurs descendants. Il compte actuellement 70 membres, et se réunira samedi 25 janvier, pour commémorer la rafle du quartier Saint-Jean. Il s'agira de la première cérémonie depuis que leur vécu est pris en compte comme un potentiel "crime contre l'humanité". 

Le collectif aimerait maintenant voir cette rafle exister dans les manuels scolaires, ou, a minima, rapportée aux jeunes Marseillais. En attendant d'éventuelles suites judiciaires. Selon la devise de l'OCLCH, l'espoir est permis : "Hora fugit, stat jus" - "le temps passe, le droit demeure".

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