Á deux jours des élections présidentielles et législatives en Turquie, Recep Tayyip Erdogan espère être réélu à la tête du pays qu’il dirige depuis 15 ans. Mais les sondages sont plus serrés que prévu et la société turque est plus divisée que jamais. Reportage dans le quartier de Kadikoy à Istanbul.

La construction d’une nouvelle mosquée place Taksim à Istanbul, signe fort de la politique voulue par Erdogan
La construction d’une nouvelle mosquée place Taksim à Istanbul, signe fort de la politique voulue par Erdogan © Radio France / Clémence Bonfils

Dans une chaleur étouffante des femmes manifestent pour dénoncer le recul de leurs droits sous la présidence de Recep Tayip Erdogan.  Elles ont 25, 40 ou 60 ans et elles font partie de la classe moyenne.

Feridé Eralp est traductrice de profession :

Notre président a dit qu’il ne croyait pas en l’égalité entre les femmes et les hommes. Cette phrase nous revient avec violence dans notre vie, dans nos maisons, dans les rues. Erdogan a dit que la contraception était une trahison contre notre pays. Il a essayé d’interdire l’avortement. Il n’a pas réussi parce que nous avons beaucoup manifesté contre ce projet 

Féministes turques qui manifestent pour leurs droits
Féministes turques qui manifestent pour leurs droits © Radio France / Clémence Bonfils

L’AKP, le parti présidentiel a aussi tenté de faire passer un projet de loi qui a fait hurler les associations de femmes. Il voulait amnistier les violeurs si ces derniers épousaient leur victime. Tollé immédiat, Erdogan a rétropédalé. Mais les féministes turques dénoncent les velléités islamistes du président : "La religion est en train de monter dans tous les espaces sociaux. Mais ce n’est pas ça l’islam. Ça, c’est l’islam tel qu’il est vu par le parti au pouvoir."

Une mosquée sur un lieu emblématique de manifestation

Les féministes ne sont pas les seuls à s’offusquer de la politique d’Erdogan. Le camp des laïcs a bondi en découvrant la nouvelle mosquée en construction place Taksim, au cœur d’Istanbul. C’est une mosquée monumentale, encore en travaux, construite sur une place emblématique pour les partis de gauche. Taksim est le lieu de toutes les manifestations, l’endroit où les jeunes aiment se donner rendez-vous. 

Kemal Kocok un vieux libraire installé depuis 40 ans dans le quartier lève les yeux vers le dôme de la nouvelle mosquée, incrédule : 

Le mufti d’Istanbul dit qu’il faut encore 10 000 mosquée dans la ville. Mais il n’y a pas autant de gens qui vont à la mosquée ! 

Kemal Koçak, petit libraire de la place Taksim à Istanbul
Kemal Koçak, petit libraire de la place Taksim à Istanbul © Radio France / Clémence Bonfils

"Tout cela est politique. L’AKP sert sa base électorale. Ses électeurs disaient : il  y a une église place Taksim… donc il faut aussi qu’il y a ait une mosquée."

Il y  a déjà 6 mosquées près de la place Taksim. Mais plus que la religion, c’est l’instrumentalisation de la religion qui dérange Kemal : "Dans les années 90 la société turque n’était pas aussi polarisée. Aujourd’hui, on te demande tout de suite si tu es kurde ou turque ou sunnite ou non…On est au XXe siècle mais on nous ramène toujours à ce genre de questions"

éLe second sujet de discorde dans la société turque est celui de la dérive autoritaire d’Erdogan. Depuis le coup d’état manqué en juillet 2016, le président turc a procédé à une véritable purge : 50 000 personnes ont été arrêtées et 140 000 fonctionnaires ont  été suspendus ou limogés. Parmi eux, Yuksel Taksin, professeur de Sciences Politiques à l’Université de Marmara. 

Yüksel Taskin, ancien professeur de science-Po victime de la purge et candidat CHP
Yüksel Taskin, ancien professeur de science-Po victime de la purge et candidat CHP © Radio France / Clémence Bonfils

En février 2017, il a été licencié. Son seul tort : avoir demandé la fin des combats entre l’armée turque et les kurdes du PKK : "On m’a accusé de faire de la propagande terroriste. Mais mon procès était vraiment ridicule  car je n’ai fait que signer une pétition pour la paix. Nous demandions juste au gouvernement de reprendre le processus de paix avec les kurdes du PKK. Pour le pouvoir, c’était une façon de punir un opposant politique. Mais aujourd’hui même des religieux et des conservateurs rejoignent le camp démocratique. Alors on va s’appuyer sur eux".  

Socle d'électeurs solide pour Erdogan

Yuskel Taskin est aujourd’hui candidat aux législatives avec le CHP, le parti républicain et laïque. Erdogan dispose encore d’un socle d’électeurs extrêmement solide dans les milieux modestes conservateurs et religieux. Il est aussi très populaire chez les petits patrons. Pour eux, le président a su créer des conditions favorables au développement économique. Et pour eux, la lutte contre le terrorisme vaut bien quelques accommodements avec la démocratie. Cem Sahir Islam est un ancien haut responsable de Turkish Airlines,  sympathisant de l’AKP depuis 25 ans : "Le gouvernement a déclaré l’état d’urgence après le coup d’État manqué du 15 juillet 2016, c’était pour nous l’attaque de trop… Vous en France, vous avez déclaré l’état d’urgence après l’attentat du Bataclan qui était c’est vrai une tragédie. Mais vous savez, nous, en Turquie,  nous avons vécu des dizaines d’attentats et c’est normal qu’on se protège."

Cem Sahir Islam, ancien manager de Turkish Airlines, supporter de l’AKP
Cem Sahir Islam, ancien manager de Turkish Airlines, supporter de l’AKP © Radio France / Cem Sahir Islam

C’est donc cette société extrêmement divisée qui est appelé à élire son président et à renouveler son Parlement dimanche. Les sondages annoncent un résultat très serré.

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