Les jurés français du prix Albert Londres ont choisi Istanbul pour remettre le prestigieux prix de la presse ce lundi. Ils veulent, par ce geste, marquer leur solidarité avec les journalistes turcs, nombreux à subir la censure et des condamnations du pouvoir depuis la tentative de putsch contre le président Erdogan.

Le prix Albert Londres à été décerné cette année à Istanbul en Turquie, pour marquer leur solidarité avec les journalistes turcs
Le prix Albert Londres à été décerné cette année à Istanbul en Turquie, pour marquer leur solidarité avec les journalistes turcs © AFP / Léon NEAL

Des journalistes incarcérés par dizaines, des médias aux ordres. Depuis le coup d’état manqué de juillet 2016, la liberté de la presse en Turquie n’est plus qu’un lointain souvenir. 

En signe de solidarité avec cette presse agonisante, le 80e prix Albert Londres, qui récompense le meilleur reportage écrit et audiovisuel  francophone de l’année, sera remis ce lundi à Istanbul. 

Il était 4h du matin quand ça a frappé à la porte. 'Espèce d’enfoiré, ouvre la porte, police !'

Tunca Ögreten est journaliste d’investigation. Il a été arrêté le 26 décembre 2016 pour avoir publié en ligne des informations sur la corruption dans l’entourage direct du président Erdogan. Il est l’un des rares journalistes turc à oser parler : "Ils m’ont emmené au poste où je me suis retrouvé dans une cellule de deux mètres carrés. J’y ai passé 24 jours sans me laver, sans manger. Au bout de cinq jours j’ai pu voir mes avocats mais à aucun moment nous n’avons pu savoir ce qu’on me reprochait. Puis on m’a transféré en prison et j’y ai passé un an."

Des dizaines et des dizaines de condamnations, le chômage pour les autres

Comme une quarantaine d’autres journalistes, Tunca Ögreten a été libéré en attentant son procès. Il risque 15 ans de prison pour complicité avec une organisation terroriste, accusation fourretout des plus communes ici. On trouve aussi dans les geôles turques de grandes plumes accusées d’avoir fait passer des messages subliminaux à la télévision à la veille du coup d’état manqué. Au total selon Reporters Sans frontières, 120 journalistes sont actuellement incarcérés. Les médias indépendants encore debout se comptent sur les doigts d’une main. 

Annick Cojean est la présidente de l’association du prix Albert Londres : "La liberté d’informer n’existe  plus en Turquie. Tous les médias indépendants ont été fermés les uns après les autres. Je pense qu’on peut dire que 98% qui existent actuellement sont proches du pouvoir. Et donc oui c’est fondamental, c’est symbolique, c’est politique, pourquoi ne pas dire ce mot, que le prix Albert Londres ait décidé d’organiser sa cérémonie de remise des prix en Turquie." 

D’autant que les journalistes étrangers sont de moins en moins présents. Les incarcérations des photographes français Mathias Depardon et Loup  Bureau ont servis de message. Ceux qui sont encore là subissent des pressions notamment sur le renouvellement de leur carte de presse. 

Quant à leurs consœurs et confrères turcs, qui se sont retrouvés par centaines sans emploi après les purges, ils survivent comme ils peuvent. Kadri Gürsel par exemple, qui lui aussi a fait de la prison et attend son procès, était éditorialiste à Cumhuriyet, grand quotidien d’opposition repris en main en septembre par des ultranationalistes. Il a préféré démissionner et travaille maintenant pour un site internet américain : "En Turquie, un journaliste qui est un vrai journaliste ne peut pas vivre en effectuant son métier ou bien vivre dans des conditions très dures." 

Par peur des représailles, certains n’osent même plus signer leurs articles

Et la situation devrait encore empirer. Une nouvelle loi qui n’attend que la signature présidentielle renforcera bientôt la mise au pas d’internet. 

Erol Önderoglu est le représentant local de Reporter Sans frontières : "Les sites de quotidiens, de chaînes de télévisions, dès lors qu’ils voudront diffuser du contenu audiovisuel devront faire appel à l’aval des services de renseignements qui donneront leurs autorisations. Il faudra payer pour obtenir cette licence. Dès lors qu’il y aura un contenu quelconque dérangeant le pouvoir, il sera possible de fermer ce site. Cela a une portée internationale, ça va étouffer encore plus le peu de médias critiques en Turquie.

Une situation globale qui n’a pas empêché, depuis plus de 15 jours,  certains officiels et journalistes aux ordres de dénoncer, une atteinte scandaleuse à la presse à propos de l’assassinat, ici même à Istanbul, du journaliste saoudien Jamal Kashoggi.          

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