Si les tableaux spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale sont régulièrement mis en lumière, c'est moins le cas des livres. On estime pourtant qu'entre cinq et dix millions d'ouvrages ont été pillés, en France, pendant le conflit. Le travail d'identification est en cours.

Registre d'entrée de la Bibliothèque nationale de France
Registre d'entrée de la Bibliothèque nationale de France © Radio France / Delphine Evenou

L'appartement parisien de Claude regorge de livres, anciens et récents. Mais celui qui obsède cet homme de 90 ans ne figure pas dans son immense bibliothèque. Il s'agit d'une bible hébraïque vieille de plus de 500 ans, un manuscrit en hébreu, enrichi d'enluminures, quasi unique. Le précieux ouvrage avait été mis à l'abri dans le coffre-fort d'une banque à Bordeaux, où la famille s'était réfugiée, avant de fuir finalement pour les Etats-Unis. En février 1941, un officier allemand est venu confisquer la bible.

Depuis, Claude n'a aucune idée de l'endroit où elle se trouve : a-t-elle été détruite lors d'un bombardement ? Est-elle dans une cave ou un grenier ? Est-elle encore en bon état ? Le nonagénaire n'en a aucune idée, malgré des recherches actives entamées à l'orée des années 1990. Le rêve de Claude est de retrouver la bible familiale, inestimable, pour en faire don à la Bibliothèque nationale de France ou au Collège, en hommage à son frère tué sur le front en Alsace en 1944. 

L'histoire de cette bible, Martine Poulain la connaît bien. Cette ancienne conservatrice des bibliothèques, retraitée (du moins officiellement) a publié en 2008 Livres pillés, lectures surveillées : Les Bibliothèques françaises sous l'Occupation (éd. Gallimard, 2008), ouvrage de référence qui a fait ressurgir la question des spoliations des livres sur le devant de la scène. 

"C'est une véritable organisation industrielle. Les nazis savaient parfaitement ce qu'ils voulaient. Et ensuite ils ont élargi : même la petite bibliothèque d'un électricien juif pouvait être pillée. Ce n'est pas une course au gain; la question, c'est de détruire l'esprit de cette population juive que l'on veut exterminer". Martine Poulain.

Martine Poulain a notamment listé des demandes de restitution de livres à la sortie de la guerre, et a créé une immense base de données accessible à tous. Elle a également oeuvré pour que la cinquantaine de bibliothèques qui s'étaient vues attribuées des stocks d'ouvrages après la Seconde Guerre mondiale. Pour reconstituer la mémoire de ces livres pillés, elle les a invité à regarder dans leurs fonds. A la bibliothèque de l’Institut National d'Histoire de l’Art, qu'elle a longtemps dirigée, c’est Juliette Robain qui a mené le programme d'identification. Le travail de croisement des listes des documents d'archives avec les registres d'inventaire de la bibliothèque, a duré plus de deux ans, et a abouti à une liste de 71 pages et plus de 1 200 références, qui comporte ouvrages précieux mais surtout livres du quotidien.

Parfois, un nom apparaît sur un ouvrage : un ex-libris. Dans un des ouvrages identifié comme spolié par la bibliothèque de l'INHA, une étiquette apparaît.

Ex-libris du Dr Fritz Meyer sur un livre spolié dans les collections de la bibliothèque de l'Institut national d'histoire de l'art (collection BCMN)
Ex-libris du Dr Fritz Meyer sur un livre spolié dans les collections de la bibliothèque de l'Institut national d'histoire de l'art (collection BCMN)

En partant de ce nom, les conservateurs sont allés consulter la base de Martine Poulain sur le site du Mémorial de la Shoah qui liste les personnes spoliées. On y apprend que le docteur Fritz Meyer s'est vu confisqué ses livres par la Gestapo, et que 142 livres lui avaient été restitués en 1949. Cet ouvrage n'en faisait donc pas partie.

Un ex-libris permet quelque fois une avancée considérable vers une éventuelle restitution. En 2017, après un travail d’identification de ses fonds par la Bibliothèque Nationale de France, un ouvrage comportant un ex-libris avait ainsi été restitué à la famille du philosophe Victor Basch, abattu avec sa femme dans l’Ain par la milice française en 1944. Des centaines de milliers de livres spoliés sont aujourd'hui toujours éparpillés dans le monde, notamment en Europe de l'Est.

En 2019, la Mission de Recherche et de Restitutions des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 a été créée (elle dépend du ministère de la Culture). Si elle traite pour l'instant essentiellement des tableaux spoliés, elle est notamment chargée d'étudier les dossiers qui sont envoyés par les bibliothèques afin de tenter de trouver les potentiels ayant-droits. Plusieurs dossiers sont en cours. 

"Chercheurs de mémoire, en quête des oeuvres spoliées", c'est un reportage à retrouver en longueur dans le magazine de la rédaction Interception, dimanche 28 mars à 9h. 

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