Le patron Tom Enders a été entendu comme témoin en octobre dans le dossier du Kazakhgate, alors qu'il alertait ses salariés sur l’arrivée de nouvelles turbulences. L'avionneur espère par ailleurs solder par une transaction l'enquête franco-britannique pour corruption, qui sera aussi un test pour la justice française.

Tom Enders, actuel patron d'Airbus
Tom Enders, actuel patron d'Airbus © Maxppp / DDM David Becus

Le secret de cette audition a été bien gardé. C'est une information de France Inter et Mediapart: début octobre, quatre personnalités importantes d'Airbus ont été entendues comme témoins par les enquêteurs de l'OCLCIFF, l'office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales. Tom Enders, le président exécutif, ainsi que Denis Ranque, le président du conseil d’administration, John Harrison, le secrétaire général, et l'avocate Noëlle Lenoir, recrutée comme experte indépendante.  Dans ce dossier du Kazakhgate, les juges tentent de tirer les fils des commissions sur la vente de satellites et d’hélicoptères entre 2009 et 2011, et d'établir le rôle des intermédiaires, ces agents commerciaux censés ouvrir des portes à l'étranger mais qui parfois, sont là pour verser des pots de vin.

Des mails saisis chez Eurocopter montrent que la préoccupation de l'entreprise était notamment de s'assurer le soutien du premier ministre et du gendre du président de la république du Kazakhstan.  Contre rémunération ? L'enquête ne l'a pas établi. Mais c'est sans doute l'un des dossiers qui, en novembre 2014, inspire à Tom Enders cette observation directe à son comité exécutif:  « il y a juste trop de merde dans le ventilateur pour faire comme si de rien n’était » (version originale: "there’s simply too much shit hitting the fan right now to continue with business as usual").

En 2016, le patron d’Airbus va dénoncer des "irrégularités" aux autorités britanniques d'abord, puis françaises. La justice est saisie, le Serious Fraud Office aux Royaume-Uni, le parquet national financier à Paris.  Airbus gèle tous les paiements aux intermédiaires.  Ce qui n'est peut-être pas sans conséquence sur le carnet de commande, c'est l'une des inquiétudes de  Françoise Vallin, déléguée CFE-CGC d’Airbus

« Ce sont des pratiques qui ont toujours existé, maintenant après, c’est de savoir ce qui était de l’autorisé, du non autorisé, du légal et du non légal… Est-ce que cela a des conséquences sur nos ventes, la question peut se poser, cela fait partie potentiellement des turbulences que peut rencontrer un groupe c’est-à-dire se priver d’une partie de débouchés, parce que vous ne pouvez plus travailler comme vous le faisiez avant avec des intermédiaires, et on sait qu’il y a des régions où vous ne pouvez travailler qu’avec des intermédiaires. Certes il y a l’enquête, si Airbus doit en subir des conséquences très bien, mais que cela n’aille pas non plus jusqu’à une entreprise de déstabilisation ! Je pense que là [l'Etat] a un vrai rôle à jouer, et ce qu’on espère c’est que au plus haut niveau jusqu’au niveau de la présidence il y ait un soutien sans faille. C’est un des fleurons de son industrie, et on sait très bien que des fleurons peuvent très très vite tomber »

L'espoir d'une transaction judiciaire

"C’est la survie d’Airbus qui est en jeu, il ne faut pas se le cacher" dit une source proche du groupe. Sur ce sujet sensible, pas de commentaires ni chez Airbus, ni du côté judiciaire. Pas moyen de savoir si les auditions d'octobre avaient pour but de préparer le terrain à une éventuelle transaction judiciaire...  Mais l’avionneur ne cache plus qu'il s'attend à payer d'importantes pénalités financières. Il espère pouvoir conclure une transaction dans le dossier franco-britannique, ce que la loi Sapin II permet désormais en France (avec la "convention judiciaire d'intérêt public, comme celle signée récemment avec la banque HSBC). C’est une petite révolution, qui s'inspire de la pratique des Etats-Unis rappelle l’avocat Laurent Cohen-Tanugi, spécialisé dans les questions de conformité des entreprises:

« Aux Etats-Unis c’est quelque chose qui est déjà plus ancien mais qui est vraiment monté en puissance depuis une dizaine d’années. L’un des présupposés c’est que l’entreprise coopère à l’enquête donc fasse son enquête interne et ensuite révèle aux autorités ce qu’elle a trouvé et ensuite on transige sur cette base-là. C’est évidemment que si vous ne coopérez pas, si vous dissimulez des faits vous allez être sanctionné beaucoup plus lourdement.  Quelques pays ont décidé d’aller de l’avant, notamment l’Angleterre, les Pays-Bas, l’Allemagne et donc il y a de plus en plus une coopération internationale entre les autorités de poursuite, c’est ce qu’on a vu récemment dans plusieurs affaires, Rolls-Royce, Odebrecht au Brésil ou Vimpelcom [un opérateur de télécoms] entre les Pays-Bas et les Etats-Unis, il y a coopération et partage des amendes. Donc l’enjeu c’est maintenant pour le parquet français de pouvoir entrer dans ce jeu de la lutte contre la corruption transnationale. C’est vrai que cela a valeur  de test notamment pour les autorités étrangères qui attendent un peu la France au tournant. »

Un test pour la justice française

Au sein d'Airbus ce grand ménage inquiète. Des cadres chargés de traiter les intermédiaires à l'export ont quitté le groupe, leur service démantelé. Certains se demandent même si le concurrent Boeing n'a pas soufflé sur quelques braises. Mais pour  l’ancien ministre de l’économie Michel Sapin, Airbus a pris la bonne décision  

« Si vouloir lutter en son sein contre des méthodes qui s’apparentent à de la corruption c’est prendre un risque, alors là je crois qu’il y a des gens qui n’ont rien compris…     Si nous avons voulu que nous ayons des moyens efficaces de lutte contre la corruption, c'est d'abord bien entendu parce que la corruption ne sert pas les entreprises. Mais l'autre raison, c'est que, on le voyait en particulier dans le domaine bancaire, les Etats-Unis étaient en train de prendre en quelque sorte la place non plus de gendarme du monde mais de justicier du monde ! avec évidemment un prisme favorable aux Etats-Unis… Donc c’est une forme de réappropriation de notre souveraineté, que de permettre à des entreprises de travailler avec les autorités judiciaires de leur pays, en sachant que nous serons aussi fermes. Il faut pas être naïf dans ce domaine-là, il y a une grande concurrence commerciale, une agressivité commerciale particulièrement entre le deux grands, Airbus et Boeing donc on ne doit avoir aucune naïveté et on doit prendre toutes les précautions nécessaires pour protéger des secrets industriels mais je le dis très fermement, rien ne peut servir de prétexte à ralentir la lutte contre la corruption. »

En attendant,Tom Enders a écrit à ses salariés le mois dernier pour leur conseiller d’adopter "le flegme britannique" :  gardez votre calme et tenez bon ("keep calm and carry on") .

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