Les Canaries, situées au large des côtes nord-ouest de l’Afrique, connaissent une crise migratoire sans précédent depuis 2006, année qui avait déjà vu l’arrivée de 30 000 migrants sur l’archipel. Les candidats à l’immigration sont de plus en plus nombreux à tenter leur chance au départ de la côte Atlantique.

Les migrants sont venus du Sénégal, du Maroc, de Mauritanie, de Gambie pour trouver une vie meilleure en Europe
Les migrants sont venus du Sénégal, du Maroc, de Mauritanie, de Gambie pour trouver une vie meilleure en Europe © Radio France / Gilles Gallinaro

5 000 migrants sont arrivés aux Canaries pour le seul mois d’octobre dernier. À tel point que certains craignent que les îles canariennes ne deviennent un nouveau Lesbos ou un nouveau Lampedusa… 

Partir, à n'importe quel prix

Le cas de cette maman illustre la situation aux Canaries : elle est sans nouvelles de son fils Yassine qui a quitté le Maroc il y a 2 semaines. Son autre fils Tarik est arrivé du Danemark où il vit pour tenter de retrouver son frère à Arguineguin, devenu le point d’entrée des migrants à Grande Canarie, l’une des sept îles de l’archipel. Nous la joignons sur son téléphone portable. Elle vit à Fez.  

"Je ne sais pas si il est en vie", nous dit-elle en larmes… "Je n’arrive pas à dormir sans savoir où il est, s’il va bien. Je n’arrête pas de pleurer tout le temps. Tous les garçons de son âge rêvent de l’autre côté. Ils économisent de l’argent pour réaliser leur rêve d’aller en Europe parce qu’ils croient que là-bas, c’est mieux. 

"Ils risquent leur vie dans la mer. Mais pour eux, le fait de ne rien faire, c’est déjà la mort. C’est comme ça, les jeunes dans les pays africains". 

La police surveille nuit et jour l'entrée du quai surnommé par les locaux le quai de la honte
La police surveille nuit et jour l'entrée du quai surnommé par les locaux le quai de la honte © Radio France / Gilles Gallinaro

"Ces gens là sont mieux traités que nous"

Près de 19 000 migrants sont arrivés depuis le début de l’année, en majorité à Grande Canarie. Un afflux qui crée des tensions parmi la population fortement touchée par la crise économique et sociale liée à la pandémie du coronavirus. Le taux de chômage atteint 30% de la population des Canaries, région la plus pauvre d’Espagne. Maria est la gérante de la cantine du club du troisième âge d’Arguineguin : "Ici aux Canaries, on crève de faim, on est dans la misère. Il y en a beaucoup qui sont expulsés de chez eux parce qu’ils n’ont pas de quoi payer leur loyer ni donner à manger à leurs enfants. Et ces gens-là en ce moment ils sont mieux traités que nous… Nous, on a nous a abandonnés, on est seuls. Pourtant on fait partie de l’Espagne. Et la seule qui a du cran et qui dit les choses comme elles sont, c’est la maire de la commune qui nous défend".  

La maire de la commune de Mogan à laquelle est rattaché le port d’Arguineguin critique sans relâche la mauvaise gestion de cette crise par les autorités. Elle n’est pas affiliée à un parti politique. Onalia Bueno dénonce les conditions d’accueil des migrants dans le port d’Arguineguin où des tentes ont été installées à la hâte pour permettre aux équipes de la Croix Rouge espagnole de prendre en charge les migrants qui arrivent chaque jour ou presque par vague successive.  

"Aujourd’hui, ce qu’on offre, c’est un camp de la honte. Ici, ce n’est ni Lesbos ni Lampedusa. Les 19 000 migrants qui ont pu arriver pendant cette crise migratoire, je crois que l’Espagne a les ressources suffisantes pour les gérer seule. 

"Le gouvernement espagnol veut sacrifier les Canaries pour y concentrer tous les migrants qui arrivent ici, en faire une prison, un mur, il ne veut pas les transférer vers la péninsule ou le reste de l’Europe".

Les migrants sont logés dans des hôtels inoccupés à cause de l'épidémie de coronavirus
Les migrants sont logés dans des hôtels inoccupés à cause de l'épidémie de coronavirus © Radio France / Gilles Gallinaro

"Tout ce qu'on veut, maintenant, c'est travailler"

À quelques kilomètres d’Arguineguin, la station balnéaire de Puerto Rico et ses complexes hôteliers a un faux air de vacances en ce mois de novembre. Mais les touristes, qui affluent d’ordinaire, désertent les lieux en raison de la pandémie de coronavirus. Sur des transats, en retrait de la plage, des migrants tuent le temps. Ils ont été relogés dans des hôtels et attendent de connaitre leur sort comme ce mauritanien de 22 ans, arrivé aux Canaries il y a un mois.  

"La Croix Rouge nous a emmenés sur le port. On a fait des tests pour le Covid et on est arrivé à l’hôtel. On a laissé nos familles en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie. Là-bas, c'est très difficile. On a pris un bateau en Gambie. J’ai risqué ma vie…. C'était une barque. On était 52 personnes : 50 hommes et deux femmes. Il y avait des sénégalais, des maliens, des gambiens. Tous ces gens sont arrivés en bonne santé. On a mis dix jours pour arriver ici. 10 jours de traversée… On était un peu fatigué, mais Dieu nous a aidés. Tout ce qu’on veut maintenant, c’est travailler".  

Cette crise migratoire secoue le gouvernement de Pedro Sanchez. Certains ministres comme le ministre de l’intérieur Fernando Grande-Marlaska, qui s’est rendu vendredi dernier à Rabat au Maroc, prône l’expulsion des migrants et leur rapatriement dans leur pays d’origine. L’opposition en profite quant à elle pour fustiger sa politique migratoire à l’image de Pablo Cassado, du Parti Populaire qui a fait une courte visite avant-hier à Arguineguin. 

"On réclame des solutions. Des expulsions immédiates. Tout ça était prévisible, avec ce qui se passe en Libye et en Turquie, on savait que les routes migratoires allaient se déplacer vers l’ouest, vers l’Atlantique. Toutes les ONG le disaient".  

Aujourd’hui les routes de la Méditerranée sont tellement surveillées par l’Europe, avec les contrôles renforcés de Frontex mais aussi par les pays d’origine des migrants, qu’il est quasiment impossible de passer. Les candidats au départ empruntent donc la route vers les Canaries. Une route plus longue et plus dangereuse. Plus de 500 migrants y ont déjà perdu la vie depuis le début de l’année.

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