À l’automne dernier, 50 000 soldats de l’Otan menaient en Norvège les manœuvres Trident, les plus importantes depuis la fin de la Guerre froide, à la grande colère de la Russie frontalière. Depuis, les habitants du Nord des deux pays, dans leur quotidien, tentent tant bien que mal de conserver intactes leurs relations.

L’unique point de passage entre la Russie et la Norvège sur près de 200 kilomètres de frontières terrestres.
L’unique point de passage entre la Russie et la Norvège sur près de 200 kilomètres de frontières terrestres. © Radio France / Claude Bruillot
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Les eaux froides de la mer de Barents fouettent l’unique quai de Kirkenes, petite ville portuaire de 10 000 habitants, à l’extrême nord de la Norvège, et surtout, à 10 kilomètres de la frontière avec la Russie. À proximité de son bateau de pêche, le Saami, battant fièrement pavillon russe, Sacha, 49 ans, capitaine jovial à la mine rougie par les vents de l’Arctique, donne les dernières consignes pour le chargement d’eau potable, avant de repartir pour trois semaines de campagne :

Ici nous embarquons les fournitures, les vivres et le carburant, après avoir déchargé le poisson… et les Norvégiens viennent aussi chez nous livrer du poisson. Les contacts professionnels se passent sans problème.

Les bateaux russes dans le petit port norvégien de Kirkenes, à 10 kilomètres de la Russie.
Les bateaux russes dans le petit port norvégien de Kirkenes, à 10 kilomètres de la Russie. © Radio France / Claude Bruillot

Trois fjords plus à l’est, sont stationnés les premiers sous-marins nucléaires russes de la flotte du Nord. Une présence à laquelle semblent habitués les frontaliers norvégiens. Orion, 58 ans, tient une boutique d’articles de pêche et de souvenirs depuis trente ans. Il habite à quelques centaines de mètres de l’unique point de passage terrestre entre la Russie et la Norvège.

"Pourquoi les Américains sont là ?"

Pour lui, le problème ce n’est pas le voisin russe qui, dit-il, a délivré la Norvège du nazisme il y a 75 ans, sans rien demander en retour… Mais plutôt les 300 soldats américains qui se succèdent par rotation dans le pays, sous la bannière de l’Otan :

C’est une nouvelle situation. Pourquoi les Américains sont là ? Nous sommes plus inquiets en raison du fait qu’ils pourraient prendre une partie du Nord de la Norvège. Parce qu’ils voient l’endroit comme une région importante pour leurs bateaux de guerre. Ici, ça n’est pas pris par les glaces durant l’hiver. Nous, on a plus de contacts avec les Russes qu’avec le gouvernement à Oslo. On comprend ça mieux qu’eux, à Oslo, avec leur façon de penser.

Dans la rue principale de Kirkenes, Olaf Fordal dirige Barents Secretariat, une fondation mandatée justement par Oslo et le ministère norvégien des Affaires étrangères pour développer les liens économiques, culturels et même politiques avec la Russie, et notamment la région de Mourmansk à proximité :

Bien sûr, nous savons qu’il y a les sanctions depuis 2014. Nous avons moins de contacts, moins de rencontres au niveau national entre la Norvège et la Russie. Mais ce qu’on peut voir aussi, c’est que le nombre de projets a augmenté, et actuellement, la coopération est plus active. C’est comme une sorte de canal ouvert. Mais c’est surtout une question d’intérêts communs.

Ura-Guba, au bord de la mer de Barents, dernière ville ouverte aux étrangers, à 4 km de Vidiayevo, sanctuaire des sous-marins russes de la flotte du Nord.
Ura-Guba, au bord de la mer de Barents, dernière ville ouverte aux étrangers, à 4 km de Vidiayevo, sanctuaire des sous-marins russes de la flotte du Nord. © Radio France / Claude Bruillot

La Russie devrait moins vanter ses armes. Sinon l’Otan nous répond en conséquence. Et comme nous voulons toujours nous mesurer, nous construisons de nouvelles armes, et eux, ils font la même chose.

Frontière étanche

Alexander aimerait bien que quelqu’un l’emmène, au moins une fois dans sa vie, dans cette Norvège toute proche. Mais les visas ne sont pas faciles à obtenir pour les Russes, excepté pour ceux qui vivent près de la frontière.

Spoutnik, l’un des nombreux casernements de l’armée russe près de la frontière.
Spoutnik, l’un des nombreux casernements de l’armée russe près de la frontière. © Radio France / Claude Bruillot

Maria, elle, vient de recevoir son laisser-passer. Elle est professeure de langues étrangères à Mourmansk, au rez-de-chaussée d’un immeuble à la façade défraîchie. Elle raconte que certaines de ses élèves viennent apprendre le norvégien pour ensuite se marier et vivre de l’autre côté. Elle ne le fera pas. Par attachement pour la Russie, qui, dit-elle, doit montrer sa capacité à se défendre, surtout quand elle est provoquée :

Chaque pays doit montrer son pouvoir de se défendre s’il y a des provocations. Je ne pense pas que l’on doive utiliser ce pouvoir. Mais d’autres pays pensent qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent, et dans ce cas-là, on doit se défendre. Quand je dis d’autres pays, je pense, comme tous les Russes, que ce sont les Américains qui provoquent la Russie parfois.

Maria ira en Norvège pour la première fois cet été. Mais sans écouter les informations avant, dit-elle. Comme une touriste russe qui veut éviter le stress d’une réalité qu’elle ne connaît que trop.

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