1.600 personnes y travaillent, et six militaires ou anciens militaires viennent de porter plainte contre X. Ils dénoncent le comportement de certains de leurs collègues et de leurs supérieurs. Une enquête préliminaire est ouverte. Deux d'entre eux ont accepté de témoigner au micro de France Inter.

L'entrée de la base aérienne 133 de Nancy, en septembre 2015
L'entrée de la base aérienne 133 de Nancy, en septembre 2015 © AFP / SEBASTIEN BOZON

Pendant deux ans, elle n'a rien dit, explique avoir choisi "d'encaisser". Cette militaire, que nous appellerons Marie  puisqu'elle a demandé que son prénom soit modifié, par crainte de représailles, a exercé plusieurs années sur la base aérienne de Nancy-Ochey, la "BA 133", l'un des fleurons de l'Armée de l'Air, où travaillent environ 1.600 personnes. "J'ai accepté d'être bizutée ou insultée", détaille-t-elle. Jusqu'au jour où il ne s'agit plus seulement d'elle. "Ils s'en sont pris à une collègue enceinte qui venait d'arriver. Je n'ai pas laissé faire. Ma hiérarchie m'a fait comprendre qu'à partir du moment où je la défendais et, par conséquent, je m'élevais contre l'institution, j'avais scellé mon cercueil", raconte Marie, qui ajoute que cette même collègue lui ouvre alors les yeux sur le fait que que ce qui se passe dans son escadron est "grave ". 

"Droit de cuissage"

"Je ne réalisais pas que demander à une femme de montrer ses seins, c'était du harcèlement sexuel parce que, là-bas, on vous explique que c'est la tradition", admet aujourd'hui Marie : "Certains invoquent le droit de cuissage. J'ai refusé, ce qui m'a valu d'être mise de côté. Je n'avais pas forcément envie de passer à la casserole. Il y a quand même des gradés qui m'ont expliqué que cela favorisait l'intégration".

"Le premier jour où je suis arrivée, on m'a traitée de pute. Je me suis dit que c'était une mauvaise blague. Chaque jour, je me suis dit que c'était une autre mauvaise blague."

"Il y avait les insultes, les stylos jetés vers vous, on vous jette les cartes à la figure, on ne vous ne dit pas bonjour... En fait, vous êtes obligée d'accepter, sinon vous souffrez quotidiennement. J'avais la boule au ventre, mais comme beaucoup d'autres. Et c'est ce que les autres plaignantes dénoncent aujourd'hui". Ils sont six  avoir porté plainte contre X, pour des faits de harcèlement moral. Une enquête préliminaire a été ouverte par le parquet de Metz, comme l'a révélé le quotidien La Croix, et confiée à la section de recherche de la gendarmerie de l'Air de Vélizy-Villacoublay. Elle vise des faits dont les premiers remontent à il y a six ans, mais qui, selon une source proche du dossier "concernent surtout les deux dernières années". 

Paul Warren, qui fait également partie des plaignants et dont le nom a aussi été modifié, a décidé de publier un livre* pour dénoncer les faits qu'il dit avoir vécus sur la BA 133. Lui aussi dit être, à son arrivée, passé par ces "rites d'intégration" présentés comme des "traditions" _: "_Mon premier jour, on m'a arraché mon uniforme. J'étais en caleçon sur un stade. Je n'ai pas apprécié, néanmoins, je suis passé au-dessus, c'est comme ça. On l'accepte, parce que, dans notre tête, c'est ponctuel. Il y a eu quelques petits jeux comme ça, qui sont, bien entendu, impensables dans le milieu civil. Il y en a qui se sont roulés dans de la fiente de sanglier, plongés dans un bac d'eau glacée au mois de février. On joue un peu avec vous au début et à l'issue, on passe à autre chose. Votre boulot est d'être pilote de combat. On se concentre sur l'entraînement et les missions."

Pilote de chasse, "un rêve d'enfant"

Pour ce trentenaire, être pilote de chasse était "un rêve d'enfant". Qui prend des allures de cauchemar quelques temps après son arrivée à Nancy, en 2014. Les six premiers mois se passent "bien", selon lui, avant qu'intervienne un changement de hiérarchie. "À mon retour de mission, je n'ai pas du tout reconnu l'escadron que j'avais quitté", explique Paul, qui affirme avoir, jusqu'à ce changement d’ambiance, été "bien noté" et "apprécié par l'institution". Ce retour de Djibouti marque, selon Paul Warren, le début d'un harcèlement moral à son égard, et ce, pendant trois ans : "Ils ne m'ont plus lâché ". Le trentenaire dit avoir été soumis à un questionnaire incessant, des interrogatoires techniques jusqu'à ce qu'il ne trouve plus de réponse : "On me disait toujours 'non, c'est faux, c'est faux'. Même lorsque j'avançais une preuve, on m'opposait une mise à jour qui est encore plus récente. Donc ça, c'est du harcèlement", juge celui qui a, depuis, quitté l'armée.

Un traitement dont Paul réalise, a posteriori, qu'il n'est pas le seul à l'avoir subi : "Il y a, dans chaque unité, un militaire qui fait office de paratonnerre. Tant que ça tombe sur les autres, vous ne le remarquez pas vraiment. Vous voyez que ça se passe mal pour l'autre, mais ce qui compte, c'est votre formation. Et là où je n'ai pas eu de chance, c'est que, lorsque je suis rentré de Djibouti, je suis devenu le paratonnerre."

Paul Warren décrit des journées surchargées de travail, d'autres sans tâches à accomplir, où lors desquelles on lui confie des missions qui ne sont pas de son ressort. Au bout de près de quatre années, il jette l'éponge _: "_Je ne pouvais plus". C'est à ce moment-là, selon ses dires, et malgré plusieurs demandes préalables de sa part, que sa hiérarchie accepte enfin de le changer d'escadron. "On m'a demandé pourquoi je voulais absolument quitter l'Institution, ce à quoi j'ai répondu 'Je veux que ça vous marque. Je veux que vous compreniez que ces pratiques vous font perdre un pilote dont la formation vous coûte dix millions d'euros, que vous vous disiez qu'il faut changer les choses'. Ils m'ont clairement dit 'Rien ne va changer. Vous avez perdu votre boulot. Le grand perdant, c'est vous'". Paul Warren dit aujourd'hui également s'interroger sur les conséquences, en termes de sécurité, du fait de confier un avion de guerre à un pilote dont "les mains tremblent parce qu'il s'est fait engueuler pour avoir oublié de remplir un fût de bière avant de partir."

"Enquête interne"

Sollicitée par France Inter, l'Armée de l'Air explique avoir lancé une enquête interne sur les faits dénoncés, et ne "jamais avoir cautionné ce type d’agissements qui, en plus d’être condamnables par la loi, sont contraires aux valeurs prônées par l’armée de l'Air et de l'Espace". L'Institution assure qu'elle livrera à la justice tous les éléments qu'elle aura en sa possession et qui pourront faire avancer l'enquête judiciaire, tout en se disant "extrêmement vigilante au respect de la présomption d'innocence".

Une plateforme de signalement de harcèlement sexuel, Thémis, a été lancée en 2014, "mais elle ne concerne pas le harcèlement moral", regrette Marie. Paul et elle assurent avoir reçu des marques de soutien de leurs collègues, mais, comme le résume la militaire, aujourd'hui en arrêt maladie :"C'est une meute. Donc en gros, le chef m'a dit 'c'est une meute. Si je te défends, ils vont me bouffer'". Depuis que leurs plaintes sont connues, tous les deux disent avoir reçu de nombreux encouragements de militaires qui affirment avoir subi les mêmes faits. Sans oser en parler publiquement.

*Sale PIM, auto-édité.

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