La Russie tente de développer de nouvelles routes pour acheminer sa production d’énergies. Les objectifs du Kremlin sont doubles : consolider son économie en gardant une position leader sur les marchés, mais aussi se ménager de puissants leviers de négociation dans ses stratégies géopolitiques.

La Russie inauguré a en décembre dernier son gigantesque site gazier Yamal en Sibérie arctique
La Russie inauguré a en décembre dernier son gigantesque site gazier Yamal en Sibérie arctique © AFP / Maxim ZMEYEV

Il y a quelques semaines au Forum Économique Mondial de Saint Petersburg, où Emmanuel Macron était l’invité d’honneur de Vladimir Poutine, Patrick Pouyanné, le PDG de Total a tenté de convaincre, devant une assemblée de chefs d’entreprises français, le président russe de développer encore le transport des matières premières énergétiques de la Russie, vers l’Europe de l’Ouest, mais par des tuyaux français. Qu’il s’agisse des projets de gazoducs NordStream2, allant de la mer Baltique à l’Allemagne, ou du gigantesque chantier de Yamal à 2 500 kilomètres à l’Est de Moscou, au Nord du Cercle Polaire, la Russie tente de développer de nouvelles routes pour acheminer sa production d’énergies. Les objectifs du Kremlin sont doubles : consolider son économie en gardant une position leader sur les marchés, mais aussi se ménager de puissants leviers de négociation dans ses stratégies géopolitiques. Le tout sous l’œil irrité de Donald Trump, qui réclamait ce mois-ci encore au sommet de l’Otan, l’arrêt du projet NordStream2.

Nous sommes au siège moscovite de Gazprom, à une heure de route au sud de la capitale russe. Le seul site que nous avons été autorisés à visiter, pour une démonstration en modèle réduit de la compression du gaz avant transport.

Gazprom totalise 80 % de ses exportations de gaz vers l’Europe de l’Ouest

La compagnie gazière veut accroître encore ses bénéfices grâce à la construction du gazoduc NordStream2, destiné au transport du gaz de la Russie vers l’Allemagne, décrié notamment pour des questions de risques environnementaux lors de son passage, sur 1200 kilomètres, sous la mer Baltique.  

Parmi 400 000 salariés, Vitali Sevchenko, travaille à la direction de la communication du géant gazier : "Nous avons bien sûr nos ingénieurs spécialistes de l’environnement qui prennent en compte tous les facteurs, et qui font les tests pour nous. Si on prend l’exemple du gazoduc NordStream 1, il est très épais. Il est isolé par des matériaux spéciaux. C’est une armature en métal, et en plus, pour protéger le gazoduc, car l’eau de mer est agressive, il y a dix centimètres de béton."

Avec NordStream2, l’autre grand projet de développement du transport du gaz russe, figure le site de Yamal à 600 kilomètres au Nord du cercle polaire. Un enjeu considérable pour la Russie, car la route la plus au Nord, qui deviendra praticable grâce au réchauffement climatique et aux brise-glace nucléaires, réduira les coûts et les délais. 

Le gaz, levier géopolitique pour la Russie

Non content de son investissement dans le projet Yamal, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, essaie, lors du Forum Économique Mondial de Saint Petersburg fin mai, de convaincre en direct Vladimir Poutine, de développer encore les axes de livraisons du gaz russe vers l’Europe, mais par des tuyaux français : "Nous avons des clients et nous avons développé des marchés en Europe de l'Ouest qui ne sont pas approvisionnés aujourd'hui par Gazprom. Alors je vais être audacieux et je voudrais surtout suggérer au président Poutine une réforme audacieuse : pouvons-nous espérer qu'un jour vous nous autoriserez, dans un avenir proche, à vendre le gaz que nous produisons à nos clients en Europe. Nous apporterions ainsi de nouveau débouchés au gaz russe, renforcerions sa valorisation sur le marché et répondrions à certains esprits chagrins juridiques européen sur l'accès ses producteurs tiers au pipeline."

Mi amusé, mi sérieux, comme souvent lorsqu’il s’agit du gaz en tant que levier géopolitique pour la Russie, Vladimir Poutine marque son territoire.

Pourquoi ne pas le faire aussi dès aujourd’hui, nous avons de très bons experts chez Gazprom. On peut le faire nous-même pourquoi vous riez ?.... 

À l’issue de l’échange, Patrick Pouyanné, régulièrement tutoyé par Vladimir Poutine, veut croire que de nouvelles options de développement existent encore : "Faut toujours être audacieux. Total est plein d'audace. On fait un gigantesque projet Artic2 de gaz naturel liquéfié qui est un sujet majeur et puis après, vous savez, les esprits évoluent petit à petit. Vladimir poutine a dit qu'on pouvait discuter alors on va le faire. il faut toujours discuter."

On creuse l’embouchure de l’Ob, sans se soucier des retombées pour l'environnement

Derrière les enjeux économiques et géopolitiques de Yamal, au budget de 29 milliards de dollars, rassemblé par le consortium Novatek, et financé pour une part grâce à des capitaux chinois en raison des sanctions américaines contre la Russie,  d’autres équilibres – écologiques ceux-là – sont en cause.

Pour permettre aux méthaniers géants d’accéder aux terminaux de Yamal, les Russes doivent creuser profondément l’embouchure de l’Ob, le grand fleuve à proximité. 

Alexei Knejnikov est directeur au Fond Mondial pour la Nature à Moscou : "Le problème principal que nous constatons, c’est que l’exploitation par le mer sera plus dangereuse que sur terre. La difficulté c’est que les bateaux doivent entrer dans l’embouchure, qui n’est pas assez profonde. Il faut donc creuser mais c’est cher et compliqué et les travaux engendrent la pollution. En plus dans l’embouchure, il y a de l’eau douce, dans laquelle vivent de nombreuses variétés de poissons. L’eau de mer va s’imposer à l’eau douce et ça risque de modifier sérieusement l’écosystème."  

En domptant la nature hostile à Yamal par des températures de – 50 °, les Russes ont pris également le risque d’accroître ses dérèglements. Officiellement toutes les précautions seront prises pour maintenir les équilibres et surtout pour garantir le succès des nouvelles routes du gaz pour la Russie.

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