À l'heure où consommateurs et associations réclament toujours plus de transparence quant au traitement des animaux d'élevage, dans le centre de la France, des chercheurs de l'Inra utilisent la technologie de pointe pour étudier le bien-être animal dans les fermes.

Le bâtiment de la ferme expérimentale de l'Inra à Marcenat
Le bâtiment de la ferme expérimentale de l'Inra à Marcenat © Radio France / Lisa Guyenne

"Voilà, c'est le coeur de la ferme de Marcenat !" Marcenat, 505 habitants selon le dernier recensement, à 1h20 de voiture de Clermont-Ferrand. C'est à la sortie de cette petite commune du Cantal que se trouve l'une des fermes expérimentales de l'Inra, l'institut national de recherche agronomique. Notre guide : Matthieu Bouchon, ingénieur d'études à l'Inra dans l'unité Herbipôle, dont dépend le centre de Marcenat. Il est chargé de coordonner l'ensemble des expérimentations qui ont lieu sur la ferme.

Un laboratoire à ciel ouvert

Ici, pas de scientifiques en blouse blanche : la tenue de rigueur, c'est plutôt le jean, et surtout, des chaussures qui ne craignent rien. Les chercheurs travaillent au plus près du troupeau : 168 vaches laitières, constamment surveillés. "Par exemple, on arrive à savoir ce que chaque vache préfère manger, en enregistrant le type de fourrage vers lequel elle va se tourner." 

"Ce bâtiment a été conçu à des fins expérimentales", poursuit Matthieu Bouchon. "On travaille sur ce que l'on appelle l'élevage de précision : nous positionnons des capteurs sur l'animal, qui nous renseignent sur des paramètres physiologiques et comportementaux." La ferme est en fait un véritable laboratoire pratique, dans lequel les animaux évoluent, sont traits et nourris comme cela se fait de manière classique dans les élevages, mais avec des installations technologiques qui permettent de "monitorer" quasiment chacun des faits et gestes de ces cobayes.   

Une vache équipée d'un collier GPS
Une vache équipée d'un collier GPS © Radio France / Lisa Guyenne

Principale expérimentation du moment : la géolocalisation, pour détecter en avance les problèmes de santé. "Les vaches sont équipées de colliers GPS qui permettent de localiser en temps réel les animaux dans le bâtiment, à dix centimètres près", détaille Matthieu Bouchon. "On arrive à savoir si elles se reposent, si elles mangent, si elles se déplacent, si elles sont immobiles... Or, une vache est un animal très routinier, qui va entretenir le même rythme chaque jour. Et le comportement d'un animal, c'est la première chose qui est modifiée en cas de stress ou de pathologie. Donc, on arrive à détecter très précocement les problèmes qui pourraient survenir."

Grâce à cela, les chercheurs ont par exemple compris qu'une vache souffrant d'une mammite (une infection de la mamelle) modifie ses déplacements un à deux jours avant que l'éleveur ne se rende compte de signes cliniques de la pathologie. Résultat : "On peut mettre cet animal à l'isolement, avec tout le confort nécessaire pour se remettre plus vite. On peut aussi adapter les pratiques de traite." Cela veut aussi dire que derrière, les traitements sont moins longs et impliquent moins d'antibiotiques, notamment.

Les prés dans lesquels pâturent les vaches de Marcenat. L'INRA travaille aussi sur la qualité du lait en fonction du type d'herbe que les vaches mangent
Les prés dans lesquels pâturent les vaches de Marcenat. L'INRA travaille aussi sur la qualité du lait en fonction du type d'herbe que les vaches mangent © Radio France / Lisa Guyenne

Le bien-être animal, préoccupation grandissante chez les éleveurs  

Ces traitements personnalisés pour chaque animal s'inscrivent dans la tendance qui, depuis plusieurs années, tend à considérer le bien-être de l'animal à l'échelle individuelle et non plus collectif. Les travaux scientifiques ont d'ailleurs intégré cette notion, explique Xavier Boivin, éthologue et directeur de l'unité de recherche de l'Inra sur les herbivores. 

Dans ma discipline, on ne pouvait pas utiliser le mot "émotion" chez l'animal avant les années 90. Aujourd'hui, on peut.  

"Aujourd'hui, on peut parler d'émotion chez l'animal, on peut se demander si les animaux ont une conscience, et qu'est-ce que c'est que la conscience ? Sans faire d'anthropomorphisme. Le tout, c'est de mettre de la science derrière." Et à l'heure où les consommateurs exigent de plus en plus de transparence sur la provenance des produits qu'ils achètent, ces nouvelles technologies ont un rôle crucial à jouer auprès de la filière. "Les éleveurs n'ont absolument pas peur de la technologie, parce qu'ils s'en servent à leur bénéfice", confirme Xavier Boivin.     

La salle de traite automatisée, avec des techniciens de l'Inra et Matthieu Bouchon (à droite)
La salle de traite automatisée, avec des techniciens de l'Inra et Matthieu Bouchon (à droite) © Radio France / Lisa Guyenne

"Les éleveurs ont besoin de montrer comment ils travaillent"

Marie-Madeleine Miallon, ancienne généticienne devenue ingénieure de recherche, travaille depuis 13 ans sur les questions de bien-être animal. Elle contribue notamment, depuis 2009, à la création d'un protocole standardisé d'évaluation du bien-être dans les élevages, une sorte de questionnaire très précis qui permettrait de donner des clés aux éleveurs pour améliorer leurs pratiques : 

"Aujourd'hui, on n'est plus perçus comme des gens qui vont venir contrôler ou noter les agriculteurs (...) Nous développons des mesures avec eux, avec ces gens de terrain."

"Les éleveurs eux-mêmes sont demandeurs de ces outils. Pour progresser d'une part, mais c'est aussi lié à la question de l'image du métier d'éleveur, qui a beaucoup été salie par les crises sanitaires et les scandales soulevés par les associations. Aujourd'hui, les éleveurs ont besoin de montrer comment ils travaillent, car la majorité d'entre eux sont soucieux de bien travailler avec leurs animaux."

Nombre des expérimentations menées par l'Inra ne sont pas encore commercialisés, car les recherches se comptent en années. Marie-Madeleine Miallon prévoit tout de même une accélération des pratiques dans les prochaines années. "Je pense que dans les cinq à dix ans à venir, des choses se mettront en place. Parce que, pour moi, l'ensemble de la filière a pris la question à bras le corps."

Ici, ces bacs servent à déterminer le type de fourrage que chaque vache préfère
Ici, ces bacs servent à déterminer le type de fourrage que chaque vache préfère © Radio France / Lisa Guyenne
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