Bataclan
Bataclan © MaxPPP

Les enquêteurs ont retracé la chronologie de l'attentat, grâce à un enregistreur abandonné dans la salle. Ce document, déjà révélé par le Parisien, permet de mieux comprendre le déroulé des faits. Nous l'avons confronté aux souvenirs de deux rescapés.

21H47 « Planquez-vous »

Ce sont les premiers mots captés par l’enregistreur, après vingt secondes de tirs d’armes automatiques . L’appareil, de bonne qualité, a été abandonné par un spectateur au centre du balcon, à gauche de la scène.

L’heure du début de l’attaque, 21h47, a été déterminée par les caméras de surveillance de la sécurité publique aux abords du Bataclan. Les images montrent l’arrivée de la voiture noire et les trois terroristes qui se dirigent droit vers la salle en ouvrant le feu sur le café à l’entrée.

Sur les ondes radio de la police, les premiers coups de feu sont signalés à 21H50.

A l’intérieur, suivent douze minutes insoutenables de rafales, de tirs au coup par coup entrecoupés de brefs pauses dans la fusillade. Des spectateurs crient, de peur ou de douleur, certains cherchent leurs proches ou veulent tenter d’appeler les secours.

Au bout de sept minutes, un individu, peut-être un terroriste, lance : « Tu vas monter en haut ». Suivront des ordres à leurs victime, « couché ou j’tire ».

Deux voix d’assaillants sont entendues assez distinctement sur l’enregistreur : ils sont montés au balcon. Un moment gravé dans la mémoire d’Emmanuel Domenach, qui se trouvait dans la fosse assez près de la scène, et qui décide alors de s’élancer vers la sortie de secours:

Je suis sorti au moment où quelqu’un a crié : « ils sont en train de monter, ils vont nous tirer comme des lapins. Et comme moi j’étais en plein milieu de la fosse, je me suis dit qu’il n’y avait plus le choix et qu’il fallait que je courre. Au moment où on a l’impression que les terroristes arrêtent de tirer et se parlent plus entre eux. J’entends « Hollande », « Syrie », mais très très loin parce que moi je suis vraiment devant, je suis à 5-6 mètres de la scène. Je planque ma tête dans le tas et j’entends juste les cris et les bruits des balles dès que quelqu’un se lève. D’ailleurs on s’était dit si on se lève on y va tous ensemble, tant pis y en a qui prendront des balles mais il faut pas qu’on fasse comme les précédents à se lever à cinq ou six parce que là c’était un massacre.

David Fritz-Goeppinger, lui, se trouve à l’étage justement. Avec une trentaine de spectateurs, il s’est réfugié dans un local technique, puis s’est suspendu à la fenêtre, mais les terroristes lui ordonnent de les rejoindre et de retourner s’assoir au balcon avec d’autres otages.

Ce qu’a vécu Emmanuel en Bas, je l’ai vécu d’en faut. Foued, je crois, était vraiment au bord du balcon et c’est lui qui tenait en joue les gens qui étaient dans la fosse. Et je me souviens d’une personne en particulier, il a dit « si tu bouges, je te tue ». Il l’a tuée... et il a lancé un grand éclat de rire et il a dit « je t’avais dit de ne pas bouger ».

Des paroles glaçantes, qu’on retrouve sur la transcription de l’enregistrement. Au même moment, l’un des terroristes se lance dans une diatribe contre la France :

Pourquoi on fait ça. Vous bombardez nos frères en Syrie, en Irak. (...) Les soldats français, américains, ils bombardent dans les airs. Nous on est des hommes, on vous bombarde ici sur terre. On n’a pas besoin d’avion nous. Voilà vous avez élu votre président Hollande, voilà sa campagne. Remerciez-le (...) Vous connaissez DAECH, c'est l'Etat islamique. Ils sont partout dans le monde. En France, aux Etats-Unis. On va frapper partout.

L’appareil a aussi capté un incroyable dialogue, que David avait déjà raconté, quand le terroriste lui demande ce qu’il pense de François Hollande. David répond d’abord qu’il n’est pas Français, mais Chilien, et il a le courage de faire front :

Il me demande ce que je pense de la politique française, et de François Hollande. Je lui réponds que je n’en pense rien, et il me dit « mais t’as quand même un avis ? ». Je lui dis non. Il y avait un petit détail que j’avais oublié c’est qu’il me dit, « ne te crispe pas parce t’as peur de moi ». Et je lui réponds que non. J’ai eu l’affront de lui dire que j’avais pas peur de lui, c’est une chose que j’avais oubliée dans les limbes du trauma.

21h59 « Un terroriste abattu sur le Bataclan »

Deux minutes après cet échange, la tension change de camp. Le troisième assaillant, qui se trouve en bas, lance : « casse toi, casse toi enfoiré ». Il s’adresse vraisemblablement au commissaire de la Bac qui vient d’entrer avec son chauffeur, armes de service à la main. Quatre coups de feu claquent. Le terroriste crie de douleur, puis on entend une forte détonation. Samy Amimour, touché, a actionné sa ceinture d’explosifs.

Il est 21h59, le commissaire lance sur la radio : « un terroriste abattu sur le Bataclan... A priori ils ont fait péter une bombe également, hein ! On continue à progresser ».

Les deux autres terroristes entonnent « allahou akbar », puis lancent cet avertissement : « sachez. Hé. On a des otages. »

On comprend qu’ils se retranchent dans le couloir du premier étage : « On fait quoi ici. Moi j’ai de quoi tenir », fait l’un des assaillants. Ils tirent à nouveau, plusieurs coups et rafales, jusqu’à 22h19. David Fritz-Goeppinger raconte :

Foued est axé plus sur la porte qui donne sur le balcon, donc l’intérieur du Bataclan. Mostefai est plus sur la fenêtre qui donne sur l’extérieur. Il y a beaucoup de gens qui ont pensé qu’ils se sont baladés à l’extérieur à un moment pendant la prise d’otages mais pas du tout en fait, ils sont restés avec nous tout du long. Mostefai a tiré je dirais une quinzaine de coups de feu par la fenêtre, toujours avec ce rire horrible. Il a dit à Foued : « ah, j’en ai tué un, il était au téléphone. Et j’ai appris ensuite que c’était un des voisins qui habitait en face.

La fenêtre donne sur le passage Saint-Pierre-Amelot, et l’issue de secours par où des spectateurs se sont échappés. Des policiers doivent battre en retraite : « on vient de se faire rafaler. On a riposté au pompe (ndlr fusil à pompe) » annonce un message radio à 22h12. Ces premiers intervenants n’ont pas l’armement et les gilets de protection lourds pour faire face à des kalachnikovs. Ils attendent la BRI, la brigade de recherche et d’intervention, dont l’arrivée est signalée sur les ondes à 22h43.

22h31 « On est en prise d’otages. »

A l’intérieur, l’enregistreur abandonné sur le balcon va capter, de manière plus ou moins compréhensible selon les moments et le brouhaha, les échanges entre les policiers et les terroristes, et, concomitamment, la mise en place des forces d’intervention pour l’assaut.

L’un des otages, positionné derrière la porte de l’étroit couloir de service, va servir d’interlocuteur aux policiers. A 22h31, il lance : « « on est en prise d’otages. Ils ont des ceintures d’explosifs... Ne venez surtout pas sinon ils font tout péter ». Nouvel échange, à 22h59 : « n’approchez pas où ils tuent tout le monde. Ils ont des ceintures d’explosif ».

A 23h04, l’otage derrière la porte donne un numéro de téléphone portable. 23h07, cette fois, c’est l’un des terroristes qui lance de lui-même à la police : « arrête toi... oh....je fais sauter les otages (...) je te vois d’ici. Dégage. »

Pendant ce temps, des survivants appellent au secours. On ne sait pas d’où proviennent ces voix, peut-être de la loge voisine, à l’étage, où des spectateurs se sont barricadés. Pour eux l’attente va être longue. Une femme implore les policiers de lui venir en aide, son ami est mourant. Certains s’énervent, et lancent aux agents : « faites nous sortir putain », ou « magnez-vous le cul, merde ». Les policiers se méfient de tous, l’un d’eux réplique par un « fais voir tes mains ».

D’autres bruits et fragments de conversation témoignent de la préparation de l’assaut. Un tireur d’élite du Raid se place derrière un collègue de la BRI et se prépare à viser la porte, au cas où un terroriste ne l’ouvre. Pour détendre brièvement la tension, des agents échangent sur leurs nouvelles grenades ou prennent des nouvelles d’un collègue.

Peu avant 23h30, une cinquantaine de spectateurs encore présents sont évacués (mais pas la femme qui continue à réclamer un médecin). L’otage derrière la porte donne un second numéro de téléphone (les communications passent mal) et indique qu’ils « veulent négocier ». « C’est en cours de négo » annonce un policier à l'attention de ses collègues du Raid.

A minuit, arrive le lourd bouclier de la BRI, qui va permettre à la première colonne de progresser dans le couloir. Le top de l’assaut est donné à 0h19.

0h19 « Allez on avance »

Les forces d’intervention avancent derrière le bouclier Ramsès. « Poussez pas les gars » entend-on, puis des interrogations sur la porte : « c’est une tirante ? », non « c’est une poussante ». « Allez, on pousse ». Trois rafales résonnent, entremêlées de coups de feu vraisemblablement des policiers, qui font aussi usage de grenades (assourdissantes).

A minuit vingt, la ceinture de Mohamed-Aggad explose. Les policiers attrapent les otages pour les faires passer derrière le bouclier.

« Est-ce qu’on a les otages ?» demande quelqu’un. « Ils sont derrière » répond-on. « Est ce qu’on a les otages là ? » insiste la voix. « Oui ils sont descendus ». Il est 0h35.

De cette progression vers l’assaut, David Fritz-Goeppinger, parmi les douze derniers otages, n’a rien saisi. Il se souvient juste qu’un contact téléphonique venait d’avoir lieu, qui a peut-être permis de détourner un peu l’attention des terroristes. Il a tenu à rencontrer après des membres de la BRI :

C’était un couloir qui était très étroit, avec deux hommes armés jusqu’aux dents, y a eu des otages qui ont été blessés légèrement, pas de blessure grave (ndlr par l’explosion de Mohamed-Aggad ou la chute de la porte et du bouclier), c’est un miracle. C’est clair que j’ai voulu les rencontrer pour les remercier, aussi voir que c’est des êtres humains, et pas seulement ces espèces d’hommes-armures que j’ai vus ce soir-là. Donc ouais je pense que la police a très bien fait son travail ce soir-là, s’ils avaient raté je ne serais pas là aujourd’hui. On est tous là, et c’est grâce à eux.

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