[Allons en Europe] À deux mois des élections européennes, France Inter vous emmène cette fois aux côtés des travailleurs frontaliers français qui vont travailler au Grand-Duché. Leur nombre a doublé en vingt ans, et cela engendre une profonde mutation du bassin nord-lorrain.

La gare luxembourgeoise d'Esch-sur-Alzette, correspondance entre Audin-le-Tiche et Luxembourg
La gare luxembourgeoise d'Esch-sur-Alzette, correspondance entre Audin-le-Tiche et Luxembourg © Radio France / Delphine Evenou

La barre a été franchie en septembre 2018 : selon le Statec, l'institut luxembourgeois de la statistique, 100.299 Français traversent désormais chaque jour la frontière de 73 kilomètres qui sépare la France du Luxembourg, pour aller travailler. Il faut dire que pour les habitants d'un bassin nord-lorrain sinistré par la fin de la sidérurgie, le Grand-Duché a de quoi attirer : les salaires y sont en moyenne 46% plus élevés. 

Passage de la frontière franco-luxembourgeoise, entre Audin-le-Tiche et Esch-sur-Alzette
Passage de la frontière franco-luxembourgeoise, entre Audin-le-Tiche et Esch-sur-Alzette © Radio France / Delphine Evenou

Plus de travailleurs frontaliers, cela signifie aussi plus de concurrence. Pour se démarquer, voire pour progresser dans sa carrière dans certains secteurs comme la santé ou l'éducation, certains Français prennent des cours de luxembourgeois, financés par le gouvernement du Grand-Duché. A Audun-le-Tiche (Moselle), où les deux tiers des 6.800 habitants sont des travailleurs frontaliers, les cours dispensés dans le collège de la commune tous les mardis soirs attirent une vingtaine d'élèves. 

"Au Luxembourg, les cours de luxembourgeois niveau débutant sont très demandés, et il est très difficile d'obtenir une place". Katerina Kühn-Rudenko, professeur de luxembourgeois. 

Eliane travaille depuis quatorze ans dans un laboratoire médical de l'autre côté de la frontière. Elle a décidé de s'y mettre après un déclic : son patron a demandé aux salariés français d'apprendre la langue pour faciliter les échanges avec les patients, notamment les plus âgés qui ne parlent pas tous le français : "C'est normal, puisque l'on va travailler dans un autre pays, d'apprendre la langue, pour mieux s'intégrer, et mieux communiquer". 

Des travailleurs frontaliers de tous âges, et de tous secteurs d'activité

Les travailleurs frontaliers français investissent les secteurs de la banque, des finances, les cabinets d'avocats, mais aussi l'hôtellerie, la restauration, la mécanique automobile. 

Marine a 23 ans et est avocate stagiaire ; Raphaël, son compagnon, 24 ans, est agent de sécurité. Tous les deux sont travailleurs frontaliers. "Pour l'argent, évidemment", sourit Raphaël. Le jeune homme a travaillé pour un grand groupe de sécurité d'abord côté français, afin d'avoir une expérience professionnelle à présenter au même groupe, mais côté luxembourgeois. Il a tout de suite été embauché, et gagne désormais 30% de plus, pour les mêmes missions. Marine, elle, a voulu rester dans le Grand-Duché après son stage de fin d'étude : "Le Luxembourg est l'une des plus grandes places mondiales en terme de fonds d'investissement, cela me permet de voir beaucoup d'opérations différentes". Elle constate aussi qu'elle gagne bien plus que ses camarades de promotion partis tenter leur chance à Paris. 

Le revers de la médaille : le temps de transport

Si Raphaël travaille à quelques kilomètres de leur domicile, et en horaire décalé, Marine en revanche, doit faire avec un temps de trajet très long, car elle doit se rendre tous les matins dans le quartier du Kirchberg, au nord de la ville de Luxembourg. Elle doit compter une heure au minimum. 

Sur la départementale 16, à la sortie d'Audun-le-Tiche, en direction de Thionville, les bouchons se forment dès 17 heures.
Sur la départementale 16, à la sortie d'Audun-le-Tiche, en direction de Thionville, les bouchons se forment dès 17 heures. © Radio France / Delphine Evenou

Les routes qui mènent au Luxembourg le matin, et qui ramènent en France le soir, sont complètement saturées. Beaucoup de travailleurs frontaliers préfèrent donc se rendre au travail en train. A Audun-le-Tiche, la gare est un simple quai. On n'y voit aucun logo SNCF, et pour cause : c'est la CFL (Chemins de Fer Luxembourgeois) qui a remis en service la gare en 1992. 

Gare d'Audun-le-Tiche
Gare d'Audun-le-Tiche © Radio France / Delphine Evenou

Des navettes sont programmées toutes les demi-heures. Elles conduisent les voyageurs en gare d'Esch-sur-Alzette (côté luxembourgeois), où ils changent de quai pour grimper dans un autre train, plus moderne, qui les conduit (théoriquement) à Luxembourg, gare centrale, en trente minutes. Les navetteurs, très nombreux, font souvent le voyage debout. 

Une "navette" de travailleurs frontaliers arrive en gare de Luxembourg
Une "navette" de travailleurs frontaliers arrive en gare de Luxembourg © Radio France / Delphine Evenou

"J'ai essayé deux ou trois fois la voiture, mais ce n'est pas possible ... Alors je me contente du train le matin, et du bus le soir. Soit trois heures de transports par jour. Je suis épuisé en fin de semaine, mais je ne peux pas m'installer à Luxembourg. L'immobilier est bien trop cher". Laurent, banquier. 

Laurent et Patrick, travailleurs frontaliers
Laurent et Patrick, travailleurs frontaliers © Radio France / Delphine Evenou

Malgré des trajets éreintants, pas question de revenir en France pour la plupart des travailleurs frontaliers. Les salaires sont bien plus élevés. Il est également possible de partir avec une bonne retraite au bout d'une trentaine d'années de vie active. Et dans le secteur de la banque, par exemple, certains métiers sont inaccessibles en France. 

Le déséquilibre fiscal

Les travailleurs frontaliers payent leur impôt sur le revenu au Luxembourg (et à la source), même s'ils doivent faire une déclaration en France. Les moyens financiers que cela engendre pour notre voisin européen se voient : les routes sont mieux entretenues, et les constructions de logements flambants neuf ssont nombreuses, alors que côté français, les communes sont moins étincelantes. Car s'ils travaillent au Luxembourg, les frontaliers utilisent les services français. Or ils sont de plus en plus nombreux. C'est le paradoxe des frontaliers : si le Grand-Duché a permis une expansion démographique qui a re-dynamisé un territoire marqué par la désindustrialisation, il crée aussi un certain déséquilibre, régulièrement dénoncé par les élus locaux. 

"On ne peut pas taxer davantage, les impôts locaux sont déjà élevés, du fait qu'il n'y ait plus d'entreprises qui s'installent sur notre secteur. Et comme les salaires sont plus attrayants au Luxembourg, nos entreprises existantes ont bien du mal à recruter." Lucien Piovano, maire d'Audun-le-Tiche. 

Mais l'attrait du Grand-Duché permet aussi au territoire nord-lorrain d'avoir des arguments : à Audun-le-Tiche et sur les communes avoisinantes, l'Etat français finance la construction de logements : 1800 sont en train de sortir de terre, là où était située auparavant un ancien site sidérurgie. "C'est une belle revanche", sourit Lucien Piovano. 

Selon le Statec, il devrait y avoir plus de 50 000 travailleurs frontaliers français supplémentaires au Luxembourg d'ici 2035. 

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