Notre série Allons en France, à la rencontre des territoires, vous emmène ce matin à Strasbourg, dans un quartier prioritaire de la politique de la ville.

Si l’ANRU a eu un impact très net sur le quartier voisin de La Meinau où le bâti est plus dense, son effet est beaucoup plus diffus au Neuhof, vaste territoire de 20 000 habitants, composé de nombreux sous ensembles de logements.
Si l’ANRU a eu un impact très net sur le quartier voisin de La Meinau où le bâti est plus dense, son effet est beaucoup plus diffus au Neuhof, vaste territoire de 20 000 habitants, composé de nombreux sous ensembles de logements. © Radio France / Claire Chaudière

Pour désamorcer la colère de nombreux élus de banlieue, le gouvernement a investi Jean-Louis Borloo d'une mission. L'ancien ministre doit remettre aujourd'hui un rapport et un plan d'action pour lutter contre les ségrégations territoriales. 

40 ans après la création de la politique de la ville, quelles avancées et quels blocages ? Trois générations d'habitants du Neuhof nous livrent leur regard. 

Dans les années 70, l'assignation à résidence 

À son arrivée à Strasbourg en 1963 d'Algérie, la cité venait de sortir de terre. Khalifa a aujourd'hui 62 ans. Il en avant 6 à l'époque. "Ici, dans ces bâtiments tous neufs, entourés de champs, on accueillait les fonctionnaires, les maîtres d'école. Mais petit à petit, ils sont tous partis". Ce Strasbourgeois, qui n'a jamais quitté le Neuhof, raconte une époque où les rapports avec la police étaient encore plus tendus qu'aujourd'hui. 

Lorsqu'on sortait du quartier, et qu'on passait le pont pour aller dans le centre-ville, la police nous disait 'vous n'avez rien à faire ici' et nous ramenait au Neuhof. Ils laissaient certains jeunes dans la forêt. Ils nous traitaient de 'tête de melon' et nous braquaient avec des projecteurs. Puis à partir de 1980, ça s'est atténué petit à petit. 

Une série de réhabilitations à partir des années 80

Parallèlement, une première réhabilitation du quartier démarre en 1979. "Puis une deuxième, et aujourd'hui il y a l'ANRU", poursuit Khalifa. "Mais ce n'est pas parce que vous changez les logements, les bâtiments, que les gens vont changer", explique cet ancien propriétaire de snack. Les gens sont au contraire de plus en plus pauvres. Moi, je gagnais 15 000 francs dans les années 80. Je ne touche que 800 euros aujourd'hui"

Beija 39 ans déplore les tensions persistantes dans le quartier entre les jeunes et la police.
Beija 39 ans déplore les tensions persistantes dans le quartier entre les jeunes et la police. © Radio France / Claire Chaudière

Fini "l'ancien crabet". Bahija, 39 ans aujourd'hui, nous emmène là où le Neuhof a changé de visage de la manière la plus spectaculaire. 

Ici vous aviez de veilles tours, insalubres, squattées. C'était presque un monument. Maintenant vous avez un stade, flambant neuf et des logements privés et semi privés, avec des duplex et de jolies terrasses. Les habitants du quartier ont aussi été logés ou relogés dans ces bâtiments. Ils ont été prioritaires. Peu ont quitté le quartier.

Une image encore extrêmement dégradée

Mais pour cette ancienne commerciale, aujourd'hui salariée d'une association du quartier, ni la rénovation urbaine, ni l'arrivée du tramway il y a 10 ans, n'ont véritablement permis de changer l'image du quartier, encore extrêmement dégradée. _"Le Neuhof continue d'avoir mauvaise réputation, en partie à cause des journalistes". "_Chaque été la police poursuit les jeunes en scooter. On craint qu'il y ait des morts." 

Beaucoup de jeunes sont désœuvrés. À mon époque, on avait presque tous notre Bac. On le faisait pour nos parents qui en avaient bavé. Aujourd'hui ils sont très peu nombreux à le décrocher.

Abdel et Ali ont 20 ans, étudiants. "La phrase préféré des papas ici ? Travaille plus que les autres pour t’en sortir".
Abdel et Ali ont 20 ans, étudiants. "La phrase préféré des papas ici ? Travaille plus que les autres pour t’en sortir". © Radio France / Claire Chaudière

Une adresse, sur un CV

Ali a 20 ans. Cet étudiant en BTS le confirme : "quand je regarde la photo de ma classe de primaire, on est une minorité à ne pas avoir décroché en cours de route. La plupart vivent de la rue, d’activités illégales". Mais même les plus motivés portent leur quartier comme un boulet, explique Ali : "Dans ma classe, j'ai autant d'expérience que certains. On a déposé notre CV au même endroit. La seule chose qui change c'est le patronyme et l'adresse. On les rappelle et pas moi !"

Pour Faouzia Sahraoui, psychologue et directrice de l’association SOS Aide aux habitants, implantée au cœur du quartier, "on assiste effectivement là à une forme de ségrégation territoriale très forte." 

Le lieu de résidence des candidats semble avoir un impact sur la réception des candidatures. Même pour les stages de 3e, les familles viennent nous voir en pleurs. Elles ont envoyé 50 demandes, sans succès. Ces difficultés d’insertion professionnelles des jeunes doivent être la priorité du gouvernement. 

Le rapport Borloo ? Ici personne n’en attend des miracles, mais certains comme le directeur du centre socio-culturel du Neuhof, Khoutir Kechab, espèrent que l’accent sera mis sur l’école, et sur la formation professionnelle. "On parle de 48 milliards d’euros ! Pourquoi pas, mais cette fois il ne sera pas uniquement question de chiffres. Il faudra se donner les moyens d’aller chercher les jeunes pour les inscrire dans un parcours. Il faudra aussi impulser une dynamique nationale de réconciliation. La France continue de chercher des bouc-émissaires. Il faut dépasser ça, pour avancer." 

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