À Gaza, la frontière avec Israël fait partie des endroits les plus dangereux au monde. Pourtant, des agriculteurs continuent d'y cultiver leurs champs, en prenant de gros risques. Plus les agriculteurs s’approchent de la barrière israélienne, plus le risque augmente.

La zone d’accès restreint est large d’1,5 kilomètre. Les agriculteurs voient les postes d’observation et de tir des Israéliens.
La zone d’accès restreint est large d’1,5 kilomètre. Les agriculteurs voient les postes d’observation et de tir des Israéliens. © Radio France / Etienne Monin
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Au milieu du champ vert dans lequel poussent les courgettes, Mohamed Abu Dagga semble porter sur ses épaules tous les malheurs du monde. Il est agriculteur. La terre qu’il loue est à 400 m de la frontière israélienne. On voit distinctement les postes de surveillance et de tir. Et ce matin encore, il a eu un coup de chaud :

"Ce matin les tanks et des bulldozers sont passés. Ils font ce qu’on appelle le nettoyage des frontières. On est parti tout de suite. On ne reste pas là dans ces cas-là. On ne sait jamais. Ils peuvent tirer.  Ça peut coûter cher."

Dans ce secteur, le métier d’agriculteur est un métier à risque. Cette zone rouge est en dégradé : mortelle à 300m de la frontière, dangereuse jusqu’à 1,5 km. Chacun s’adapte au risque.

Mohamed Abu Dagga est agriculteur et pour lui, les restrictions on un impact économique.
Mohamed Abu Dagga est agriculteur et pour lui, les restrictions on un impact économique. © Radio France / Etienne Monin

Tallat Abu Teir cultive des tomates et du persil :

"Normalement on a droit d’aller jusqu’à 70 m de la frontière.  Mais je ne prends pas ce risque. Moi j’ai des collègues agriculteurs qui ont des plantations vraiment à côté de la frontière, aux 70m. Tous les jours, il y a le convoi des Israéliens qui arrivent entre 7h et 7h30. Ils commencent à faire des tirs de sommation. J’ai déjà vécu cela et depuis, je ne prends plus ce risque."

Aucune valeur légale

Cette zone est imposée par les Israéliens. Elle comporte un caractère arbitraire et aucune valeur légale.

Lou Perrin, chef de mission adjointe pour l’organisation première urgence internationale, précise : "Depuis les années 2000, le gouvernement Israélien a durci les restrictions d’accès aux terres près de la ligne de démarcation avec Israël au motif de raisons sécuritaires, sans définir le périmètre géographique. La zone d’accès restreint sur terre, d’après les autorités israéliennes, s’étend jusqu’à 300 m depuis la ligne de démarcation séparant la bande de Gaza d’Israël. En réalité, les restrictions d’accès aux zones agricoles peuvent atteindre jusqu’à 1500 mètres depuis la ligne de démarcation."

"Pourtant, il faut rappeler qu’aucune de ces limites n’a de valeur légale ou juridique", poursuit-elle. "Au contraire, la mise en place de cette zone est illégale au regard du droit international humanitaire et droits de l’homme. Selon les accords d’Oslo, aucune nouvelle construction n’est autorisée dans une zone de 100 mètres, et des restrictions de construction strictes s’appliquent aux 500 mètres suivants. Il ne fait aucune référence aux mouvements des Palestiniens. D’après le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (UNOCHA), s’aventurer à moins de 1500 mètres d’une barrière terrestre est très risqué. Et cela comprend une no-go zone qui s’étend sur tout le périmètre à moins de 300 mètres de la démarcation." 

Anouar Abu Sagga gère une installation solaire, montée par l’ONG Première urgence internationale,  pour pouvoir pomper l’eau et arroser les champs sans prendre de risques lors des coupures de courant.
Anouar Abu Sagga gère une installation solaire, montée par l’ONG Première urgence internationale, pour pouvoir pomper l’eau et arroser les champs sans prendre de risques lors des coupures de courant. © Radio France / Etienne Monin

"Première urgence internationale" épaule les agriculteurs pour leur permettre de survivre financièrement dans cet environnement. L’ONG a fait construire un puits, alimenté par des panneaux solaires financés par l’Europe. Cela permet de limiter les prises de risques lors des (fréquentes) coupures de courant.

Anouar Abu Dagga gère la toute nouvelle installation :

"Avant, on attendait que l’électricité arrive pour faire marcher la pompe à eau. Parfois c’est à 10 heures du soir, parfois c’est à minuit. Mais moi je n’y allais pas. J’ai peur d’aller dans les champs le soir. Je le dis : j’ai peur ! C’est une zone frontalière ici.  Après 10h le soir je ne vais plus aux champs. C’est trop risqué sinon."

Une économie locale fragilisée

À Gaza la surface agricole est principalement à l’est de l’enclave, du côté de la frontière. La zone à risque a une très forte emprise : elle mord sur un tiers de la surface cultivable. Elle fragilise un pan de l’économie locale déjà bancale, comme l'explique Mohamed Abu Dagga :

"Le prix de la terre change en fonction de la distance. Plus on s’éloigne des frontières plus le prix augmente. Le moins cher, c’est à 200, 250 mètres. En six ans, la valeur de ma terre a baissé et la production a baissé. J’ai 40 ans. Et depuis que je travaille dans les champs, c’est la seule année où l'on a une aussi mauvaise production."

La terre de Mohamed Abu Dagga est à 400 mètres de la frontière. En 2018 les israéliens ont endommagé les champs 97 fois pour terrasser le secteur.
La terre de Mohamed Abu Dagga est à 400 mètres de la frontière. En 2018 les israéliens ont endommagé les champs 97 fois pour terrasser le secteur. © Radio France / Etienne Monin

Depuis un an, la "marche du retour" organisée régulièrement sur les frontières a encore accentué les risques pour les agriculteurs. Les cultures sont aussi endommagées par les travaux de terrassements des Israéliens et l’épandage chimique, qui sert à dégager le terrain pour l’observation militaire.

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  • Etienne MoninJournaliste, correspondant de Radio France à Jerusalem
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