Les Afghans votent samedi pour élire leur président. L’abandon de l’accord qui devait être conclu entre l’administration américaine et les talibans a éloigné provisoirement la menace d’un retour des fondamentalistes au pouvoir. Un retour que nombre de femmes n’envisagent pas.

A Kaboul, des affiches appellent les femmes à aller voter pour la présidentielle.
A Kaboul, des affiches appellent les femmes à aller voter pour la présidentielle. © Radio France / Valérie Crova

Quand Marghuba Safi a monté sa petite entreprise en 2016, elle savait qu’elle serait confrontée à de nombreuses difficultés. Cette mère célibataire de 40 ans n’a pas baissé les bras, malgré les nombreuses réticences auxquelles elle a dû faire face, y compris au sein de sa famille.

"Quand je suis venue ici pour monter la ferme, les gens me demandaient où était mon mari. Au début, je ne leur ai pas dit que j’étais une mère célibataire. Mais malheureusement, je suis la seule responsable de ma propre famille et de mes enfants. Comme les autres femmes, j’ai été confrontée à beaucoup de problèmes."

Par exemple, mon fils a fait des études mais la société l’influence. Parfois il me dit : 'Maman, quand tu parles avec des hommes, ce n’est pas bien, mes amis n’aiment pas cela.'  C’est encore très difficile, mais je fais face…

Marghuba Safi a monté sa petite entreprise de savons en 2016 à Kaboul. Elle emploie 20 personnes.
Marghuba Safi a monté sa petite entreprise de savons en 2016 à Kaboul. Elle emploie 20 personnes. © Radio France / Valérie Crova

Sortir de sa maison pour aller travailler, traiter d’égale à égale avec des hommes... Autant d’interdits à l’époque où les talibans régnaient. Mais c’est aujourd’hui le quotidien de Marghuba, qui n’imagine pas de retour en arrière. Son entreprise, qui fabrique des savons artisanaux, emploie 20 personnes.

"Nous ne pouvons pas abdiquer"

Dans une société afghane qui reste profondément patriarcale, les femmes tentent chaque jour de faire évoluer les mentalités. Après avoir été muselées par les Talibans entre 1996 et 2001, les plus éduquées se sont imposées dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale. Elles occupent aujourd’hui des postes à responsabilités.

À l’université américaine de Kaboul, véritable oasis de libre parole, les jeunes femmes suivent les cours en langue anglaise aux cotés des garçons. Shefa, une étudiante de 20 ans, vient d’obtenir sa licence en sciences politiques.

Je n'imagine plus mon pays avec les talibans, car je veux pouvoir me réveiller sans avoir à craindre que, parce que je parle avec quelqu’un du sexe opposé, ou parce que je pose une question, ou encore parce que je travaille côtoie le sexe opposé dans un environnement de travail, je serai jugée pour cela ou crucifiée.

Shefa, étudiante à l'université américaine de Kaboul.
Shefa, étudiante à l'université américaine de Kaboul. © Radio France / Valérie Crova

Originaire d’un petit village près de Jalabadad, Shefa milite auprès des femmes pour qu’elles s’instruisent et réclament leurs droits. "Nous ne pouvons pas abdiquer, dit-elle. Ce n’est pas une option."

En vingt ans, la société afghane a évolué. La jeunesse, comme partout ailleurs, a accès aux médias sociaux, véritable ouverture sur le monde. Cette jeunesse sort, écoute de la musique. Les jeunes femmes comme Palwasha ne sont pas prêtes à sacrifier les droits pour lesquelles ses aînées se sont battues et continuent de se battre pour éviter un retour des fondamentalistes. 

Nous, les femmes afghanes, avons compris que nous ne devons pas perdre les lois qui ont été écrites pour nous.

"Les talibans ne devraient pas revenir sur les droits acquis par les femmes. Nous ne pouvons pas accepter un émirat islamique. Nous avons une République d’Afghanistan. Nous la respectons car il est écrit noir sur blanc "République islamique d’Afghanistan". Les talibans doivent l’accepter."

Les talibans au tournant

Lorsque les Américains ont engagé un dialogue, il y a neuf mois, avec les talibans, les femmes afghanes les plus influentes ont exprimé leurs inquiétudes. Car ces tenants d'une application stricte de la loi islamique n’ont jamais exprimé clairement leur vision de la société afghane, ni comment ils envisageaient la place des femmes dans l’Afghanistan de 2019. Dans son bureau de Kaboul,  Mawlavi Qalam Uddin, ancien ministre des Mœurs des talibans, donne des éléments de réponse. "Nous disons que les femmes peuvent étudier, qu’elles peuvent travailler dans le commerce, mais selon des conditions qui doivent être conformes aux règlements de l’Islam. Si elles respectent ces conditions, les femmes peuvent faire n’importe quel travail."

Mawlavi Qalam Uddin, ancien ministre des mœurs des Talibans, à Kaboul.
Mawlavi Qalam Uddin, ancien ministre des mœurs des Talibans, à Kaboul. © Radio France / Valérie Crova

Les règlements de l’Islam ? C’est très simple : à l’université, les filles doivent suivre les cours en étant séparées des garçons. Au travail, les femmes doivent être dans des bureaux mais séparés des hommes.

Les talibans savent que ce n’est pas par les urnes qu’ils gagneront le soutien de la population, et en particulier des femmes (la moitié de la population), qui vivent dans les grandes villes comme Kaboul. Surtout pas avec cette idéologie qui prévalait dans les années 1990 et qu’ils voudraient de nouveau imposer. La seule alternative, pour eux, est de négocier leur retour au pouvoir, quitte à utiliser la violence et les attentats à répétition pour faire pression sur les Américains.
Pour l’heure, Donald Trump a fermé la porte aux discussions.
 

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