La tombe d'un enfant inconnu
La tombe d'un enfant inconnu © Radio France

Les habitants de l'île de Lesbos méritent-ils le prix Nobel de la Paix pour leur accueil des migrants? C'est ce que pensent près de 700 000 personnes qui ont signé une pétition sur le site Avaaz en faveur de cette proposition formulée par des universitaires américains, britanniques, et danois. Depuis des mois, des dizaines d'hommes et de femmes font face dans l'urgence à l'afflux de réfugiés sur cette île grecque .

Béatrice Dugué a rencontré certains de ces "héros ordinaires". Mais aucun ne se prend pour un héros .

Aucun n'a eu le choix en fait.

Le Captain's Table, le restaurant de Mélinda Mac Rostie sur le port de Molivos, au nord de Lesbos, donne directement sur le port. Elle est aux "premières loges" depuis plus d'un an.

C'est un coup du sort, parce qu'ils sont tous sortis de la mer devant nous, on les voyait. On n'avait pas le choix. Il fallait aider. Quand tu vois des bébés et des gens trempés, c'est normal. C'est pas juste ton devoir, tu le fais, c'est tout! dit Melinda, la patronne d'un restaurant du port

Les habitants ont été frappés de plein fouet par ce flot de drames humains. Stratis, 40 ans, pêcheur de Skala Sikaminea. Ses récits de sauvetage sont aussi des récits de naufrages.

Les habitants de Lesbos prix Nobel de la paix?
Les habitants de Lesbos prix Nobel de la paix? © Radio France

Je me souviens d'un naufrage le 28 octobre dernier: 300 personnes à la mer, 70 sont mortes noyées. C'était le plus important. Une fois, je suis revenu à terre avec seulement des enfants, j'en avais 17 sur le bateau, seulement les enfants, raconte Stratis, pêcheur à Lesbos, qui est ensuite retourné sauver les adultes (...) Voir des gens se noyer, ça fatigue psychologiquement. Les gens sont fatigués de voir ce qui se passe, c'est-à-dire de voir des gens mourir noyés pour rien.

L'été dernier, les sorties de tous les pêcheurs du coin s'entrecoupaient de deux sauvetages chaque jour.

Trouver de l'argent pour aider

Mélinda a monté la Fondation Starfish pour fédérer l'aide. Les touristes ont vite été solidaires et généreux. Mais pour nourrir, habiller, accueillir les réfugiés sans cesse , il faut beaucoup d'argent.

Des sandwiches que l'on donnait avec un fruit, une bouteille d'eau et du jus, cela coûtait un euro 60 par personne. Si tu penses qu'ici en moyenne passaient 3 500 personnes par jour en octobre, cela fait beaucoup d'argent!

Une dernière demeure pour les naufragés

Béatrice Dugué s'est également rendue au cimetière orthodoxe Aghio Panteleimona à Mythilène. Le cimetière est complet désormais parce que des naufragés y sont enterrés. 80 tombes nues contrastent avec les caveaux grecs . Beaucoup n'ont pour épitaphe qu'un numéro et cette mention terrible :"inconnu".

Les habitants de Lesbos prix Nobel de la paix?
Les habitants de Lesbos prix Nobel de la paix? © Radio France

Ce sont des êtres humains. Si ce n'était pas des êtres humains, je ne serais pas là à les enterrer. Là, c'est un enfant musulman. Celui d'à côté a deux ans. Entre les deux, il y a un Grec de 45 ans. Et là bas encore un plus petit, constate Christos, le gardien du cimetière

Des petites dames venues fleurir une tombe partagent la rage de Christos Mavrakidis

Il y a tellement d'enfants, tellement d'enfants. Je suis desespérée, se désole une grecque venue fleurir une tombe familiale. Ces gens-là ont du abandonner leurs foyers, leurs lits, leurs maisons.Tu vas les aider une, deux, trois, quatre fois, mais après quoi? Qu'est ce qui va se passer? C'est triste.

Théodoros Noussias est médecin légiste à l'hôpital de Mythilène. Il prélève systématiquement l'ADN des victimes de naufrages : plus de 500 personnes depuis le début de l'année, dont beaucoup d'enfants. Son travail permet d'identifier des dépouilles, pour plus de dignité. Il camoufle ses émotions derrière son professionnalisme.

C'est triste, il n'y a pas de mots pour ça. Je dois le faire, parce que c'est trop dommage qu'il y ait un seulement un numéro, une mère morte sans nom. J'espère que tout le monde pourra être identifié, et que chacun pourra avoir son nom et son prénom. C'est triste qu'ils aient à fuir la guerre pour mourir dans la mer alors qu'ils cherchent un meilleur avenir.

Tous ces hommes et ces femmes de bonne volonté vivent une détresse intime, comme si "faire ce qu'ils peuvent" n'était pas assez face au flux incessant des réfugiés. Et quand bien même, ils semblent aussi sereins que Stratis le pêcheur.

Ce dont tu es témoin, ça te fatigue psychologiquement. Les gens sont fatigués de voir ce qui se passe. Fatigués de voir mourir des gens gratuitement.

Pas sûr évidemment que Stratis, Melinda, Christos ou Theodoros soient officiellement nommés pour le Nobel de la Paix. Mais ils mériteraient qu'on invente pour eux celui de la fraternité.

►►►CONSULTER |La pétition en faveur du Prix Nobel de la paix pour les habitants de Lesbos

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