La Corse croule sous ses déchets depuis longtemps. L'île ne les recycle pas, et n'arrive plus à les stocker dans de bonnes conditions.Or, l'hypothèse de l'export des poubelles vers le continent semble écartée. Chacun a des intérêts différents dans le dossier, et le fléau empoisonne l'île. Enquête de Célia Quilleret.

Le Plastique Non merci : la situation en Corse
Le Plastique Non merci : la situation en Corse © Julien Mougnon / Radio France

Au dessus de la baie de Propriano, au sud-ouest de la Corse, une petite route sinueuse monte à pic à travers le maquis. 

Chaque matin, un ballet incessant de semi-remorques aboutit ici, à Viggianello, dans le plus grand centre d'enfouissement de déchets de l'île. Au volant de sa voiture, Jean Péreney, premier adjoint au maire de la commune, est consterné :

Ces quarante camions viennent chaque jour de toute l'île, de Bastia ou même du Cap Corse, l'endroit le plus éloigné. Au niveau écologique et économique, il y a mieux quand même ! 

Le ballet incessant des camions à Viggianello (Corse)
Le ballet incessant des camions à Viggianello (Corse) © Radio France / Célia Quilleret

Surtout, ces camions déversent ici près des trois-quarts des déchets corses. En tout, l'île produit plus de 230.000 tonnes de déchets. La pression sur le village est considérable. Les mouettes se précipitent. 

Un centre d'enfouissement saturé

Ce centre est tellement saturé que le trou prévu au départ pour enfouir les déchets ne suffit plus ! C'est désormais un dôme, de plusieurs mètres de haut, qui émerge. Et à l'intérieur, il faut imaginer des milliers de poubelles dont 40% de déchets pourtant recyclables, verre, papier ou plastique.  Jean Péreney poursuit : 

Il y a bien du plastique dans ce dôme. On en est seulement à 10% de tri des plastiques en Corse !

Selon l'élu, le site a reçu cette année 126 000 tonnes de déchets alors qu'il est prévu pour 45 000 tonnes, soit près du triple

Jean Peyrenet, adjoint au maire de Viggianello, pointe le site d'enfouissement de déchets surchargé
Jean Peyrenet, adjoint au maire de Viggianello, pointe le site d'enfouissement de déchets surchargé © Radio France / Célia Quilleret

Pour lui, il y a un "véritable danger à continuer à surexploiter ce site". Ce serait impensable de le prolonger au-delà de 2020 : "Il n'y a aucune raison que la population locale subisse encore de telles nuisances pour l'ensemble de la Corse".

Une pollution bien visible

Ce sont donc des tonnes de plastique qui restent enfouies sous le sol corse, dans ce joyau de la Méditerranée. Le tri a tout de même doublé en quatre ans. Laurence Constantin, la présidente de l'association "Global Earth Keeper" constate : 

Des bouteilles dans les étangs, sur les plages, dans les décharges sauvages... Cette pollution se voit parce qu'on n'est pas civique

Elle accuse les pouvoirs publics, et déplore : "On continue de construire des surfaces commerciales gigantissimes où il n'y a personne, on voudrait arrêter d'importer ces plastiques mais on permet à ces grandes surfaces de s'implanter"

Les centres commerciaux dans le collimateur

L'exemple le plus marquant est celui du plus grand centre commercial de Corse, l'Atrium, tout près d'Ajaccio. Ce centre appartient à l'entrepreneur Patrick Rocca qui détient également une partie des camions transportant les déchets. Il en partage le monopole avec une autre entreprise. Pour les associations, ce n'est pas anodin. C'est lui également qui a repris les bateaux de la SNCM en 2015. Or la Corse ne recycle pas ses plastiques. Quand les bouteilles sont collectées, elles sont envoyées par bateau sur le continent, à Marseille, et elles sont traitées à Nîmes pour être recyclées. 

Michèle Orlandi qui travaille à la communauté d'agglomération du pays ajaccien dénonce une certaine inertie : "Il n'y a pas de recyclage et de valorisation de matière ici."

Les déchets, un marché trop juteux

La communauté de communes du pays ajaccien a bien un projet d'usine de valorisation de déchets, mais tout piétine. Pour Colette Castagnoli de l'association Zeru Frazu ("zéro déchet"), le marché des déchets est bien trop juteux. Il représente trente millions d'euros par an : "Plus il y a de tonnes à gérer, à transporter et à enfouir, plus ça va rapporter à ces acteurs économiques" 

"Beaucoup de personnes n'ont pas intérêt à ce qu'on réduise les déchets. Tous ceux qui ont envie d'exploiter des centres d'enfouissement ont compris que c'était un moyen de gagner de l'argent rapidement"

D'ailleurs, à Viggianello, l'actuel gestionnaire du centre d'enfouissement, Alexandre Lanfranchi, a déjà déposé un nouveau projet de centre totalement privé dans la même commune, pour stocker à terme plus d'un million de tonnes de déchets. A 100 euros la tonne facturée, c'est une manne indéniable. Ce serait une "catastrophe" pour Jean Péreney, l'élu de la commune, mais à un an des élections municipales, quelle commune accepterait à son tour d'accueillir les déchets de l'île ?  

En outre, ce sujet peut devenir extrêmement conflictuel. Selon une note confidentielle émanant des services judiciaires et citée par le Canard enchaîné en janvier 2016, "la gestion des déchets génère d'importants marchés et peut susciter des concurrences significatives entre les entreprises, tant dans le domaine du transport que de l'exploitation des sites de traitement. Elle est susceptible d'attirer la convoitise du banditisme insulaire... Et peut être à l'origine d'une dynamique de détournement malversations concurrence ou entente anticoncurrentielle."

Plusieurs centres d'enfouissement, est-ce possible ? 

Face à tout cela, la collectivité territoriale de Corse est au pied du mur. Elle organise donc régulièrement des réunions à Corte avec différents élus pour essayer de débloquer la situation et les encourager à ouvrir de petits centres d'enfouissement moins lourds que le grand centre de Viggianello. Elle soutient également les bonnes pratiques comme à Calvi où le tri fonctionne bien, et où les incivilités ont diminué grâce à une police de l'environnement.

Le centre d'enfouissement de déchets de Viggianello (Corse) doit fermer en mars 2020
Le centre d'enfouissement de déchets de Viggianello (Corse) doit fermer en mars 2020 © Radio France / Célia Quilleret

François Sargentini, le président de l'office de l'environnement de la collectivité, accuse d'abord ses prédécesseurs qui ont laissé la situation s'enliser. Ensuite, il imagine cinq centres d'enfouissement, dont un à Moltifao, au nord de l'île, et davantage de tri.  Il veut en tout cas que l'île gère ses déchets :

C'est une question d'image. Exporter nos déchets sur le continent serait un échec pour la Corse et surtout cela doublerait, voire triplerait la redevance payée par les citoyens de Corse

Mais en attendant que les communes se mettent d'accord pour créer de nouveaux sites, la collectivité de Corse et la préfecture pourraient bien donner leur feu vert au projet d'Alexandre Lanfranchi, par manque de solution alternative.   

Quant à François Tatti, le président du Syvadec, le syndicat gérant les déchets en Corse, auparavant favorable à l'export des déchets sur le continent, il réfléchit aujourd'hui à des solutions à plus long terme qui passent par davantage de tri et une réelle valorisation des déchets. 

Mais pour cela, il a besoin d'argent. 

Il faut réduire l'enfouissement car ce sera ruineux. Nous avons estimé les besoins d'équipements à hauteur de 95 millions d'euros. Ils doivent être financés par l'Etat et la collectivité de Corse, pour les mettre en oeuvre rapidement.   

En tout cas, que ce soit la collectivité, le Syvadec, les communes ou la préfecture, tous les acteurs locaux ont bien conscience de l'enjeu d'une meilleure gestion des déchets en Corse, pour les années qui viennent. La prochaine réunion aura lieu le 8 avril, à Corte. Elle est cruciale. Si aucune solution n'est trouvée, l'île risque d'être condamnée à vingt ans d'enfouissement supplémentaires : une dette pour les générations futures.

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