Six ans après l'un des pires scandales sanitaire de l'histoire des États-Unis, la ville est désormais l'une des plus touchées par l’épidémie de Covid-19. Une situation qui met en lumière l'importance des disparités sociales dans la gestion des questions de santé publique.

Un des centres de dépistage Covid de Flint, Michigan
Un des centres de dépistage Covid de Flint, Michigan © Radio France / Claude Guibal

C'était il y a six ans, l'un des plus grands scandales sanitaires aux États Unis. Pour réaliser des coupes budgétaires, les autorités de la ville de Flint dans le Michigan modifiaient le réseau d'eau potable en puisant sciemment l'eau directement dans la rivière polluée. 

Des dizaines de milliers de personnes, dont beaucoup d'enfants, étaient très lourdement contaminées au plomb. Leur combat est devenu emblématique des citoyens qui se battent pour la santé publique. Mais aujourd'hui Flint est aussi une des villes les plus touchées par le coronavirus.  Pour les habitants, après l'eau empoisonnée, c'est respirer qui est devenu dangereux.

Une ville encore traumatisée

Sur Ballenger Highway,  les voitures cherchent le parking de l’église méthodiste de Bethel United. Un des 19 centres de dépistage de la ville de Flint. La femme qui s'approche est blonde, les yeux fatigués, elle a le souffle court. "Mon compagnon a été hospitalisé la nuit dernière, et ce matin il est à l'isolement avec le cœur à 120 et 40 de fièvre". 

La salle dans laquelle elle s'engouffre ressemble à un grand hangar, presque vide. Ici, pas de double file pour séparer les cas symptomatiques des asymptomatiques. Au sol, des croix marquées au ruban adhésif marquent la limite à ne pas franchir. Au fond, deux tables, une chaise. C'est là qu'on pratique les tests, salivaires principalement, les PCR étant réservés aux cas avec symptômes. Ici on teste gratuitement tout le monde, avec ou sans rendez vous, sans ordonnance, sans assurances, sans papiers, sans numéro de sécurité sociale avec des résultats dans les 3 à 5 jours. 

Les autorités locales - démocrates - ont fait le choix du dépistage massif

Dans le Michigan, chaque semaine apporte son nouveau record de contamination. Plus de 12 000 la semaine dernière, et plus de 7 000 morts depuis le début de l'épidémie. La crise du Covid-19 et sa gestion par l'administration Trump revient dans toute les conversations. 

"C'est une honte", enrage dans la queue, une femme. "Tout le monde devrait porter un masque et écouter ce que disent les médecins."  

À Flint, c'est comme si la ville était deux fois maudite. Entre 2014 et 2015 la ville a été le théâtre d'un de plus gros scandales sanitaires de l'histoire des États-Unis. Des dizaines de milliers de personnes - dont beaucoup d'enfants - lourdement contaminées par le plomb, victimes de maladies respiratoires graves. Dans le cadre d'un plan d'économie globale, les autorités locales avaient en effet modifié le réseau d'eau potable de la ville, en acheminant l'eau notoirement contaminée du fleuve, puis niant l'évidence quand le scandale a éclaté. 

Pour le docteur Key Kent, à l'avant-garde du combat des citoyens de Flint, le coronavirus, c'est la crise ajoutée à la crise. "Des gens sont morts, avec des pneumonies. Les habitants de Flint sont plus vulnérables à cause des dégâts causés par l'eau contaminée. 40 à 50% de la population dit souffrir de problèmes respiratoires." 

"On sait combien ce genre de chose comme l'asthme et les fragilités respiratoires vous rendent plus susceptibles d'attraper le Covid-19"

À majorité noire, Flint est la ville la plus pauvre du pays. Elle cumule tous les facteurs socio-économiques aggravants pour le Covid, qui fait des ravages parmi les populations pauvres et noires qui vivent dans les zones défavorisées. Kent Key l'a même théorisé, dans une résolution en cours d'adoption par les autorités du Michigan. Selon lui, le déterminisme économique et social, la pauvreté, qui touche majoritairement les populations noires, sont une urgence de santé publique.  

Une question sur laquelle s'est penchée Sciences et Avenir :  "Nous savons que les afro-américains sont plus susceptibles d'avoir du diabète, des maladies du coeur et des poumons », a affirmé le 7 avril sur CBS Jerome Adams, le Surgeon General of the United States (Administrateur de la Santé Publique, principal conseiller du Secrétaire à la Santé et aux Services sociaux pour les questions scientifiques et de santé publique). Or, comme l’ont montré diverses études chinoises et européennes, ces affections, souvent chroniques, augmentent le risque de complications du Covid-19, "et illustrent ce que c'est de grandir pauvre et noir en Amérique". Suggérant que ces facteurs de risque de développer une forme grave de Covid-19 sont liés à la condition économique et sociale des afro-américains aux États-Unis

Pour la militante locale Nayyirah Shariff, cette crise est un révélateur de plus. "Il y a des gens qu'on considère comme des pertes acceptables, les sacrifiés de l'économie. Les soignants, les caissières, les populations de couleur, les personnes âgées. On a pris tout ce qu'on avait à prendre, on n'a plus besoin de vous, et si on n'a plus besoin de vous, on s'en fout que vous soyez tués par la Covid." 

Melissa Mays en sait quelque chose. En février dernier, l'égérie du combat des habitants de Flint a, à son tour, contracté le virus. "Mon système respiratoire est abîmé, mon cœur aussi, mon système immunitaire... J'ai du métal dans le cerveau, des problèmes gastriques, et maintenant... il y a ce ce virus. Mais contrairement à Donald Trump, on n'a pas soixante médecins pour s'occuper de nous avec des traitements miracles", dit-elle.

Sur le porche de la maison qu'elle n'a quasiment pas quitté depuis six mois, pas plus que ses enfants qu'elle maintient loin de l'école et des sources de contamination, elle tempête :

"Certains d'entre nous ont chopé ce virus sans même savoir de quoi il s'agissait. Et on a appris que l'administration Trump savait que le virus était là, et qu'il était mortel. Personne ne nous l'a dit."

Elle s'arrête, presque à court d'air. "Vous savez, c'est horrible, j'ai 42 ans, et il faut que je me fasse à l'idée que je ne peux plus respirer."

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