Alors que la COP 25 débute lundi 2 décembre à Madrid, nous sommes allés explorer les solutions trouvées par la ville néerlandaise face à l'inexorable montée des eaux. Située dans un delta, Rotterdam est particulièrement vulnérable aux crues et condamnée à innover.

Les barrières du robot Maeslantkering se déclenchent automatiquement en cas de gros orage
Les barrières du robot Maeslantkering se déclenchent automatiquement en cas de gros orage © AFP / Mischa Keijser / Cultura Creative

Un quart des Pays-Bas est situé six mètres en dessous du niveau de la mer. Depuis la nuit des temps, les Néerlandais ont appris à se protéger des assauts de la mer du Nord. Digues, canaux, polders, vagues de dunes... Un combat incessant. Rotterdam, devenue le 1er port d’Europe, constitue un modèle de résilience.

D’ici à 2100, le niveau de la mer pourrait s’élever de 1 mètre à 1,50 mètre. Une montée des eaux qui menace les villes côtières, les villes de delta, particulièrement au Bangladesh, en Inde ou aux États-Unis. Et les délégations internationales se succèdent aux Pays-Bas pour apprendre du pays qui a conquis un tiers de son territoire sur la mer du Nord. Les experts néerlandais sont d’ailleurs appelés en Louisiane, en Indonésie et au Vietnam entre autres. Après les typhons, ouragans ou cyclones, ils viennent aider à reconstruire et redessiner les villes, forts de leurs dix siècles d’expérience.

À une trentaine de kilomètres de Rotterdam, s’étend le Maeslantkering, fierté de la ville et du pays. Un gigantesque robot de métal, deux immenses barrières grandes comme deux tours Eiffel et quatre fois plus lourdes, grâce auquel le 1er port d’Europe est assuré de garder les pieds au sec. Et ce, même si la houle se déchaîne.

Le plus grand robot du monde

Coiffé de son casque et revêtu de sa combinaison orange fluo, Jeroen Kramer arpente les lieux. Il les connaît comme sa poche et assure avec gourmandise les nombreuses visites d’experts étrangers comme d’écoliers néerlandais. "Vous êtes face au plus grand robot du monde", lance-t-il dans un paysage balayé par les vents. "Ces barrières se déclenchent automatiquement en cas de gros orage. Nous fermons la porte d'entrée afin de protéger Rotterdam". 

Jeroen Kramer, chargé des visites, devant les barrières du Maeslantkering, robot qui protège Rotterdam de l'inondation
Jeroen Kramer, chargé des visites, devant les barrières du Maeslantkering, robot qui protège Rotterdam de l'inondation © Radio France / Marie-Pierre Verot

C’est un ordinateur qui pilote la fermeture du Maeslantkering. Tout est entièrement automatisé. "Il nous faut deux heures pour fermer les barrières", explique Jeroen Kramer, "il est donc très important de savoir à l'avance qu'un orage va arriver. Durant la saison des orages qui débute le 1er octobre et se termine à la mi-avril, l'ordinateur reçoit de nouvelles informations toutes les dix minutes, 24 heures sur 24. Des données sur la hauteur de l'eau, les prévisions météorologiques de toutes les stations en Europe et il calcule en permanence. Quand il voit que de gros orages s'annoncent et que le coefficient de marée est élevé, il sait que c'est une combinaison dangereuse et déclenche la fermeture. C'est ce qui s'est passé en 1953, la dernière grande inondation dans ce pays, plus de 1 800 morts. Et le gouvernement a dit : plus jamais ça".

1953, une véritable tragédie qui a marqué les Pays-Bas. Elle figure dans les livres d'histoire et les enfants néerlandais ont depuis l'obligation d'apprendre à nager tout habillés. En 22 ans d'existence la barrière contre la mer n'a été fermée qu’à deux reprises mais avec les changements climatiques et la hausse annoncée du niveau de la mer, Jeroen estime que le robot la déclenchera bien plus souvent. 

Creuser les fleuves

Mais l’eau ne vient pas que de la mer, elle vient aussi des fleuves : le Rhin et la Meuse dont les cours enflent, du ciel avec des pluies dont la fréquence et la violence augmentent. L'eau afflue de toutes parts à Rotterdam et la ville, loin de ne développer qu'une stratégie défensive face au risque de crues, loin d'élever seulement des murs, fait aussi une place à l'eau. 

"Nous aurons de plus en plus d'eau", poursuit Jeroen Kramer. "La Meuse et le Rhin, les deux grands fleuves des Pays-Bas, auront un débit de plus en plus important avec la fonte des neiges et des glaciers. Et, en cas d'événement climatique extrême en France ou en Allemagne, il nous faudra gérer cet afflux d'eau donc nous donnons plus d'espace aux fleuves, nous creusons les lits, nous les élargissons, nous créons de nouveaux bras de rivière".

Vivre avec l’eau plutôt que la combattre

L’eau de pluie aussi trouve sa place. C'est à Rotterdam que sont nées les "water plaza". Des places publiques creuses qui, en période sèche, sont autant de jardins d'enfants, terrains de basket, de hockey de rue, de skate, voire des scènes entourées de gradins mais qui se transforment en lac en cas de déluge. La plus grande de ces places, au nord de la ville, peut contenir jusqu'à un million et demi de litres d'eau. Un espace de stockage des eaux qui loin d'être enterré est donc mis en scène dans l'espace public. Le modèle a fait école dans le monde entier.

Une stratégie que détaille Eveline Bronsdijk, conseillère de la ville de Rotterdam en développement urbain. "Nous avons pour objectif de vivre avec l'eau plutôt que de la combattre. En fait, nous souhaitons optimiser la fonction éponge de la ville. Nous avons les jardins de pluie, pour favoriser l'infiltration de l'eau dans le sol, nous tentons de stocker l'eau de pluie sur les toits pour retarder le moment où elle se déversera dans les égouts, et nous multiplions ces water plaza, ces places publiques que nous pouvons utiliser comme des réservoirs pour stocker l'eau avant de la relâcher".

Johan Verlinde, chargé de l’adaptation de la ville face aux changements climatiques, devant Benthemplein, la plus grande "water plaza". Place publique en période sèche et lac en période pluvieuse
Johan Verlinde, chargé de l’adaptation de la ville face aux changements climatiques, devant Benthemplein, la plus grande "water plaza". Place publique en période sèche et lac en période pluvieuse © Radio France / Marie-Pierre Verot

Leurs avantages sont multiples. Elles constituent autant d’espaces partagés, qui changent la physionomie des quartiers, ajoutent à la cohésion sociale tout en éduquant sur le rôle de l’eau et ses dangers. "Ce système de réservoirs est fondamental pour réduire le stress sur le système d’égouts de la ville", précise Johan Verlinde, qui travaille sur le programme d'adaptation de la ville aux changements climatiques. "_Nous pouvons retenir l’eau et ne la relâcher dans les canaux que lorsqu’il n’y a plus de risque de crues. Avant l’installation de cette place, dès qu’il y avait de fortes pluies, les égouts débordaient dans le canal, il y avait de mauvaises odeurs, des poissons morts. C’était un gros problème pour le quartier. Grâce à ces places, nous pouvons gérer les fortes précipitation_s". Il y a désormais une dizaine de water plaza dans Rotterdam, chacune avec sa physionomie particulière selon le quartier.

La ville éponge

"Dans chacun des projets de rénovation de la ville, nous cherchons des solutions pour intégrer l'eau. L'eau est dans notre ADN", poursuit Johan. "Jusqu'à présent l'eau était considérée comme un problème, nous en avions trop, mais ces dernières années nous avons vu des périodes de sécheresse prolongée, et nos réserves d'eau sont en danger. Nous avons pris conscience que nous pourrions nous aussi manquer d’eau. Donc nous devons être capables de garder l'eau pour la réutiliser".

C'est ce sur quoi travaille Dirk van Peijpe. Directeur du cabinet de design urbain De Urbanisten, père de la water plaza, il a créé, en bas de son bureau, dans le vieux port de Rotterdam, un jardin éponge, lieu d'expérimentation. "Le jardin éponge c'est un cercle où nous testons différents types de sols pour voir leur capacité à être des éponges. Peuvent-ils retenir l'eau ? Combien d'eau ? Combien de temps ? Peut-on les améliorer ? Comment les plantes s'y adaptent ? Il s’agit d’être moins vulnérable mais aussi d’améliorer la qualité de vie et des espaces publics".

Le Sponge garden, jardin éponge
Le Sponge garden, jardin éponge © Radio France / Marie-Pierre Verot

Prochaine étape : faire de Rotterdam une "ville éponge", dont le revêtement absorbe et retient l'eau. Les parkings se muent en espaces verts, les plantes gagnent sur le béton, la ville verdit des trottoirs jusqu'aux toits, afin de la rendre plus résiliente aux changements climatiques mais aussi plus accueillante à une population en croissance. D'une contrainte, sa vulnérabilité aux éléments, le 1er port d'Europe a entrepris de faire un atout.

Programmation musicale
L'équipe
Contact
Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.