A Abidjan, un fonctionnaire compte les bulletins de vote lors de l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire
A Abidjan, un fonctionnaire compte les bulletins de vote lors de l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire © Radio France

Les premiers résultats sont tombés hier soir, dans six régions sur 31, Alassane Ouattara est en tête et va probablement rester président de la République. Il présente ce scrutin comme la dernière étape démocratique vers la réconciliation des deux camps.

Quatre ans après les affrontements entre les partisans du clan Ouattara et ceux de Laurent Gbagbo, qui avait fait 3.000 morts, le scrutin s’annonce apaisé, sans échauffourées. Le président Ouattara le présente d’ailleurs comme la dernière étape démocratique vers la réconciliation des deux camps. C’est au moins ce que disent, majoritairement les électeurs qui ont voté pour lui.

Une paix construite sur la peur ?

Pourtant, cette paix est fragile et repose, en partie, sur la peur : ces dernières semaines, plusieurs dizaines d’opposants ont été arrêtés.. Mariam Marie France Cissé a passé quatre mois en prison après une marche contre Alassane Ouattara. Aujourd’hui elle est la seule à avoir été libérée, Elle est sortie il y a quelques jours.

Moi j’ai eu de la chance, parce que je suis sortie 4 mois après, mais y’a certains camarades, on ne sait même pas où les retrouver

Son témoignage est rare, c’est la première fois qu’elle raconte son arrestation par la police. "Il y en a un qui s’est permis, je l’ai dit pendant l’audition, dans ma culotte... Il m’a saisi, il m’a demandé d’avancer, il m’a même fauché. Il m’a pris par le pied, il m’a donné un coup. J’avais des douleurs, c’est seulement le vendredi matin qu’ils mont permis d’aller voir le médecin. C’était difficile parce qu’on était dans une grande cellule avec tous ceux qui avaient été arrêtés. Moi j’ai eu de la chance, parce que je suis sortie quatre mois après, mais y’a certains camarades, on ne sait même pas où les retrouver…"

Des jeunes détenus plusieurs jours dans des containers métalliques

En Côte d'Ivoire, Amnesty International recense au total 422 prisonniers politiques... Nathalie Kouakou, la présidente, parle elle aussi de disparitions, et de jeunes détenus plusieurs jours dans des containers métalliques : "Ils ont été battus, ils n’ont pas eu a manger, ils ont été enfermés sous le soleil… Tout ça, ce sont des actes de torture pour les amener à parler. La constitution garantit la liberté de manifestation. La réconciliation pour nous, c’est d’abord construire un État de Droit !"

La France suce le sang des Africains pour faire son économie. On ne peut pas continuer comme ca. Il n’y a que des bakayoko qui travaillent !

Et c’est là toute la question. Dans le quartier de Yopougon, pour les partisans de Laurent Gbagbo, pas question de réconciliation tant que l’ancien leader est en prison… Quatre ans après la crise, qui a fait trois mille morts, ils accusent toujours Alassane Ouattara d’être un Burkinabé venu en Côte d’Ivoire pour favoriser son ethnie…C’est ce qu’explique un habitant, Lazare Ouakessé : "Il n’est même pas Ivoirien, c’est Nicolas Sarkozy qui a choisi celui-là... La France suce le sang des Africains pour faire son économie. On ne peut pas continuer comme ca. Il n’y a que des bakayoko qui travaillent ! Il y a 70 ethnies en Côte d’Ivoire, mais ils ne s’appellent pas tous des bakayoko ... On ne peut pas continuer dans cette optique."

Le concept d'ivoirité reste le problème central en Côte d'Ivoire

La question de l’ivoirité reste centrale : au terme de ce concept, mis en avant par l’ancien président, Henri Konan Bédié , dans les années 1990, un homme est ivoirien si ses quatre grands-parents le sont déjà. Cela permet à l’époque d’écarter Alassane Ouattara et une partie des habitants du nord du pays, majoritairement musulmans. En arrivant au pouvoir, Ouattara a inversé la tendance, en promettant de faire disparaître l’ivoirité du code électoral et en incorporant massivement des habitants du Nord dans l’administration, la police ou les douanes au nom d’un rattrapage ethnique. Un soulagement pour les habitants d’origine burkinabé, comme Charles : "La sécurité, je la sens aujourd’hui, par rapport à avant, c’était compliqué pour nous les étrangers. Aujourd’hui, même si je ne peux pas voter, je le soutiens. Je me sens bien. L’ivoirité, ca envoie la guerre. Obama c’est un Africain, il est président des Etats-Unis : pourquoi un Burkinabé ne peut pas etre président de Côte d’Ivoire ? Et pourtant, nous sommes en Afrique CEDEAO... C’est ça le problème. Et moi je souhaite que la Constitution change…"

On parle de réconciliation, mais il n’y a pas eu de débat. Tenter la construction d’une histoire commune de ce qui est arrivé à une société, cela n’a pas été fait. Donc les imaginaires de la crise sont restés toujours polarisés. Chacun a sa propre mémoire de la crise, chacun continue de vivre avec ses ressentiments. Et on vit ensemble en s’évitant.

Pourtant, l’équilibre reste fragile. Pour Francis Atkindes , professeur de sociologie politique, rien n’a changé dans la gouvernance politique : en favorisant son clan, Alassane Ouattara fait exactement la même erreur queLaurent Gbagbo , dix ans auparavant. "Avec ce pouvoir, explique-t-il, on parle de rattrapage ethnique parce qu’on retrouve beaucoup de noms d’origine du Nord. On est dans la même culture politique. Il ne faut pas confondre nativité et citoyenneté : la réduction de la citoyenneté à la nativité, c’est ce qui nous a amené à cette crise. On parle de réconciliation, mais il n’y a pas eu de débat. Tenter la construction d’une histoire commune de ce qui est arrivé à une société, cela n’a pas été fait. Donc les imaginaires de la crise sont restés toujours polarisés. Chacun a sa propre mémoire de la crise, chacun continue de vivre avec ses ressentiments. Et on vit ensemble en s’évitant."

Car la commission réconciliation et vérité, qui a auditionné les victimes après la crise de 2011 a recensé les actes de violence dans les deux camps. Mais son rapport est resté confidentiel. Et les anciens membres des milices pro-Ouattara mis en cause sont, majoritairement encore en liberté.

Reportage d'Antoine Giniaux

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