Pour quelques euros et en quelques clics, des banques, des enseignes ou des compagnies aériennes vous proposent de planter des arbres pour compenser vos émission de CO2. Attention au "greenwashing", disent les scientifiques. Pour mettre de l'ordre, le gouvernement a lancé un label spécial "forêt bas-carbone".

 Forêt de Cussac, l’un des premiers projets labellisés "bas-carbone"
Forêt de Cussac, l’un des premiers projets labellisés "bas-carbone" © Radio France / Sandy Dauphin

À Cussac en Haute-Vienne, Yves Morand, propriétaire forestier, va compenser une partie des émissions de CO2 du groupe La Poste en faisant pousser des mélèzes : une variété de résineux qu’il affectionne particulièrement pour sa couleur vert tendre au printemps, jaune à l’automne.    

Dans une parcelle de 7 000 mètres carrés, ancien champ de céréales en friche, les jeunes mélèzes plantés en rang en 2015 sont encore fluets, mais certains atteignent les 3 ou 5 mètres de haut. La Poste a financé 80 % de cette plantation. En contrepartie, Yves Morand , jeune retraité, veille à ce que ses mélèzes poussent pour devenir de bonnes "pompes à carbone" : "J’ai souscrit un contrat, je dois conserver ces plans jusqu’à ce qu’ils arrivent à maturité dans 50 ou 60 ans pour en faire du bois d’œuvre c’est-à-dire des poutres, des échelles etc… et ils vont stocker un maximum de carbone."

La quantité de CO2 stocké pour chaque hectare de mélèzes est mesurable, explique Dominique Cacot, du Centre régional de la propriété forestière (CRPF), l’établissement public de conseils et d'appui aux forestiers qui accompagne les projets labélisés bas-carbone : "ici on est à 160 tonnes d’équivalent C02 par hectare, sur 60 ans, alors que si on avait laissé la parcelle en friche on serait à 50 tonnes, c’est un réel gain."

Ce calcul prend en compte tout le cycle de vie de l’arbre :  le CO2 absorbé au cours de sa croissance puis après, lorsque l’arbre est coupé, le carbone qui reste emmagasiné dans son bois, précise Dominique Cacot : "l’arbre va absorber du carbone pour sa croissance, c’est le principe de la photosynthèse mais c’est insuffisant, car si on le laisse grandir et mourir, le carbone va être relâché dans l’atmosphère quand il va pourrir. L’intérêt est de transformer l’arbre en produits de bois qui vont séquestrer longtemps le carbone, comme des planches de bardage, des lames de parquets, des fenêtres ou du mobilier."

Les tonnes de CO2 stockées par les mélèzes, ce sont des gaz à effet de serre en moins dans l’atmosphère, que le groupe La poste pourra déduire de son bilan carbone.

Cussac, l’un des premiers projets labellisés "bas-carbone"

Le projet de compensation carbone de Cussac, mené en partenariat avec une vingtaine de propriétaires forestiers, est l’un des premiers à bénéficier du nouveau Label français bas-carbone. Cette certification, lancée en avril 2019 par le ministère de la Transition écologique et solidaire, récompense des projets de compensation ou de réduction des émissions en France avec des critères très stricts.  

D’autres labellisations internationales, privées, existent, comme Voluntary Gold Standard ou Verified Carbon Standard. Le label bas-carbone made in France était réclamé par les forestiers français. Pourquoi aller financer des projets forestiers à l’autre bout de la planète quand on peut le faire dans l’Hexagone ? 

Planter des arbres : la frénésie actuelle inquiète certains scientifiques

Car la demande pour les projets de reboisement explose en ce moment partout dans le monde. De plus en plus d’entreprises promettent de compenser une partie de leurs émissions, notamment dans le secteur aérien, comme chez Air France, British Airways ou encore EasyJet. Un engouement pour l’arbre qui touche tous les secteurs économiques, du géant agroalimentaire Nestlé aux banques en passant par des marques de cosmétiques. Ils promettent de planter des millions et des millions d’arbres.  

Une frénésie qui inquiète Xavier Morin, chercheur en écologie forestière au CNRS : "Pour moi la compensation, c’est un permis de polluer. Je peux prendre l’avion parce que je plante des arbres ? Eh bien non, ce n’est pas aussi simple. Si je prends l’avion je dépense du carbone qui peut-être, si on a de la chance, sera stocké dans les arbres que je plante, mais dans des décennies. Or, c’est maintenant qu’il faut agir. Il faut réduire nos émissions, pas les compenser."

Dans la série des reforestations massives ratées, la Turquie a été pointée du doigt récemment. En novembre 2019, elle a planté 11 millions d’arbres à grand renforts de publicité lors d’une opération nationale de reforestation. Six mois plus tard, 90% des arbres était morts victime du manque d’eau selon le syndicat turc de l’agriculture et des forêts. 

"On en demande beaucoup trop aux arbres"

"On en demande beaucoup trop aux arbres, poursuit Xavier Morin, par ailleurs président de Canopée, association de protection de la forêt, alors qu’ils sont eux-mêmes fragilisés par le réchauffement climatique, de plus en plus vulnérables aux sécheresses et aux tempêtes". Une étude publiée mercredi 3 mars 2019 dans la revue scientifique Nature montre que les forêts, ces "pompes à carbone naturelles", commencent à fatiguer. Les forêts tropicales, qui représentent 50 % des capacités de séquestration mondiales, perdent leur capacité à absorber le carbone, et la forêt amazonienne risque même dans les quinze prochaines années d'en produire plus qu'elles n'en captent, avertissent les chercheurs. 

Le reboisement à grande échelle pose d'autres problèmes : les projets peuvent entrer en concurrence avec des cultures alimentaires ou des forêts naturelles, et les arbres plantés peuvent être inadaptés à leur environnement. "Ce sont souvent des essences à croissance rapide comme les eucalyptus, les pins, car on a besoin d'arbres qui stockent très vite du carbone, mais cela peut finir par poser des problèmes de biodiversité, d'assèchement des sols", pointe Alain Karsenty chercheur au Centre international pour la recherche agronomique et le développement (Cirad) cité par l’Agence France presse.  

Un label français "forêt bas-carbone" pour lutter contre les dérives

Dominique Cacot, du Centre régional de la propriété forestière des entreprises (CNPF) explique que le nouveau label français bas-carbone est justement une garantie pour éviter les dérives. "Évidemment il ne faut se déculpabiliser en plantant des arbres, ça ne suffit pas" explique l’ingénieure, "mais c’est l’un des multiples leviers pour lutter contre le changement climatique". Gage de sérieux, le CNPF travaille avec des entreprises qui commencent par réduire leurs émissions de CO2 avant de se lancer dans des projets de compensation. Quant aux forestiers, ils s’engagent sur le long terme : 50 ou 60 ans. 

Autre garantie avec cette certification : au bout de 5 ans, un audit indépendant sera effectué sur la parcelle pour vérifier l’état de santé des arbres. Ce n’est qu’à ce moment que la Poste pourra comptabiliser son carbone compensé. "Il ne faut pas vendre des arbres, il faut vendre des projets ancrés dans des territoires", ajoute Dominique Cacot. En octobre 2020, 39 projets forestiers menés en France bénéficient du label bas carbone. 

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