Et si la francophonie était en fait un des enjeux du futur ? Les projections démographiques sont vertigineuses. Face à ce marché en devenir, les chaines d’informations étrangères commencent à placer leurs pions. La francophonie est donc devenue un champ de bataille pour une guerre d'influence.

Un marché colossal en perspective

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 275 millions de francophones en 2014, 400 millions en 2025, 700 millions attendus pour 2050, les projections les plus folles parlent même d’un milliard de francophones dans 50 ans. L’analyse d’Yves Bigot directeur général de TV5 Monde :

Ca dit tout en matière économique - de croissance, d’emploi - d’influence culturelle, géopolitique, stratégique, voire militaire. Sur les 275 millions, il y en a environ 100 millions qui sont au nord et le reste est au sud. Et en 2050, la répartition sera identique car il n’est pas prévu que notre démographie augmente. En revanche elle va totalement exploser en Afrique. L’avenir de la francophonie n’est donc pas en France, ni au Canada, ni au Liban ni au Vietnam, il est en Afrique

Un journal en français sur l’Afrique depuis Pékin ? Pour le journaliste Pierre Haski , spécialiste de la Chine, Pékin cherche ainsi à redorer son image en Afrique :

Pendant longtemps la Chine a pensé qu’elle devait être aimée « naturellement », puisqu’elle n’est pas impérialiste au sens occidental du terme. Elle ne se mêle pas des affaires politiques locales - tant qu’elles ne menacent pas ses intérêts – et ne mène pas de guerres. Elle se vante à juste titre de ne pas en mener à l’étranger contrairement aux Etats-Unis. Or la déferlante des investissements et de la présence chinoise ne vont pas sans grincements de dents. En Zambie, on assiste par exemple à des grèves contre des investisseurs chinois. Aujourd’hui il y a un vrai enjeu de se faire apprécier différemment des occidentaux.

Capture d'écran d'une vidéo de promotion de CCTV-France
Capture d'écran d'une vidéo de promotion de CCTV-France © @CCTV / @CCTV

Un autre regard sur le monde

Lire l'information différemment , c’est aussi l’objectif d’I-24 News. F inancée par Patrick Drahi , la chaîne est installée en Israël. Fréderic Martel , producteur de l'émission Soft Power , sur France-Culture , nous propose une visite guidée :

Quand on est sur place, c’est assez étrange : on rencontre pas mal de gens qu’on connaît. Beaucoup de journalistes français ont été recrutés par cette chaîne israélienne. Les Israéliens ont eu la subtilité, comme les Américains, de faire avant tout une chaîne d’information. Et c’est là qu’on en arrive au soft power : comment influencer, faire de la propagande mais d’une manière douce, intelligente, à la marge, plus subtile. De ce point de vue-là, les Israéliens me paraissent bien plus efficaces que les Chinois qui continuent à penser le soft power comme un hard power : on fait du doux, on fait de l’info, de la com’, des media, de la culture, mais en même temps ça reste de la propagande .

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Publicité d'I-24 © @I-24 / @I-24

Propagande, un terme qui fait bondir le directeur des rédactions d'I-24, Paul Amar l'ancien présentateur du JT de France 2 :

Quand un media français ne fait qu’une brève sur un échange de tirs entre le Hezbollah et Israël après la mort de Samir Kunta, tué par une frappe israélienne en Syrie, je comprends. I-24 va proposer une information supplémentaire que le journaliste du média français n’a pas le temps de donner car il s’intéresse aussi aux élections en Espagne, ou à ce qui se passe en France, et c’est normal ! A I-24,, nous allons expliquer que cet homme, il y a quelques années, a enlevé à Nahariya un civil ,l’a tué ainsi que sa petite-fille de quatre ans en la fracassant contre un mur ; puis rajouter que cet homme a ensuite été emprisonné puis libéré lors d’un échange entre le Hezbollah et Israël, et qu’il est resté impuni et a commis d’autres attentats depuis. On peut apporter cette expertise que les journaux français n’ont pas le temps d’apporter.

Et surI-24 on connaît aussi le poids politique des mots : on n'y parle jamais de colonies, mais pudiquement d'implantations.

La Russie à la conquête de la francophonie

Les Russes ont lancé Russia Today (RT), leur télé en français sur le web. La voix de Moscou. Le directeur de RT France, Irakly Gachechiladze détaille sa mission :

Elle est bien sûr de diffuser la position russe, qui manque dans des média où la Russie est souvent diabolisée et simplifiée. Or elle a sa vision du monde, elle joue un rôle qui ne peut être nié… RT est un media russe financé par le gouvernement. On ne s’en cache pas. Ce qui est important est que nous donnions la vision russe et d’autres visions critiques de la Russie pour voir de quoi il s’agit Sur l’Ukraine, RT a ainsi relayé la position russe qui manquait beaucoup dans les media. __

Et le traitement de l'Ukraine ou de la Syrie par RT est donc l'inverse des analyses en vigueur dans les médias français. RT qui adore le politiquement incorrect : pour la COP 21 , elle a ainsi offert une case quotidienne à Philippe Verdier, le monsieur météo de France Télévisions renvoyé après la parution de son livre jugé climato-sceptique.

Pour Julien Nocetti , chercheur à l'IFRI et spécialiste de la Russie, Russia Today est par excellence le bras armé de la propagande russe :

Son but est d’effacer toute distinction entre vérité et mensonge. Ce qui explique la profusion de théories du complot, un des marqueurs de RT aujourd’hui. RT vise à capter en Occident une audience désabusée des media traditionnels représentant un système honni et perverti.

Tous les acteurs internationaux le savent, c’est par la maîtrise des flux de l’information que leur influence peut s’étendre. La France n’est pas en reste avec France 24, RFI et Monte Carlo Doualiya. Le Qatar espère toujours lancer son Al Jazeera en langue français, et la BBC, CNN pourraient s'y mettre ensuite. La course ne fait que commencer pour conquérir le monde.

►►► l'enquête complète de Claude Guibal à retrouver ce vendredi à 19h20 dans Secrets d'Info

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