Pour la première fois sur l'île de Beauté, des citoyens et des maires dénoncent la mainmise de ce qu’ils considèrent être la mafia. Ces 25 dernières années, près de 500 homicides ont été perpétrés en Corse.

Léo Battesti, lors de la conférence de presse du lancement du mouvement "Maffia no a vita ie", en septembre 2019, en compagnie de plusieurs personnalités, dont l'écrivain Jérôme Ferrari
Léo Battesti, lors de la conférence de presse du lancement du mouvement "Maffia no a vita ie", en septembre 2019, en compagnie de plusieurs personnalités, dont l'écrivain Jérôme Ferrari © AFP / Pascal Pochard-Casa

En Corse, on a coutume de dire "Garde le silence et le silence te gardera". La fameuse omerta  a pourtant été battue en brèche ces derniers mois. Et certains maires ont décidé de parler. David Brugioni est le maire de Centuri, village renommé pour ses langoustes situé à la pointe nord de la Corse. Il a, le premier, dénoncé l’affairisme de ceux qui l’ont précédé à la mairie et  déposé plainte, avec ces conséquences : 

En septembre 2017, nous avons reçu un tir sur la façade de la maison. Un tir de chevrotine. Plusieurs projectiles sur la façade à proximité des chambres. Celle de mes enfants. On était dans la maison.

"Puis, après, en août 2018, cela a été le tir sur la façade de la mairie et la destruction de toute la vidéosurveillance de la commune, raconte Brugioni. Cela voulait prouver qu’ils occupent toujours le terrain. Et c’est eux qui sont en force".

Autre exemple récent et tragique : en août 2018, à Bastelica, près d’Ajaccio, un homme a été assassiné par erreur. Les tireurs l’ont pris pour un autre, mêlé celui-ci à des affaires crapuleuses, car il avait la même voiture. Dominique Yvon, qui représente l’association Anticor sur l’île, comprend ce début de soulèvement qui secoue la corse, région de 300 000 âmes : "C’est la région en Europe où il y a la plus grande concentration de voitures blindées. Si on ramenait cela au niveau national, ce serait  l’équivalent d’une ville de 10 000 habitants". Il égrène ensuite quelques faits divers qui ont touché l’île, notamment la méprise à Bastelica : "Avec toute cette accumulation de faits, vous pensez que la population peut rester en silence ?".

Dans certaines villes, sur les murs, des tags demandant de chasser (fora signifiant dehors) des figures du milieu corse
Dans certaines villes, sur les murs, des tags demandant de chasser (fora signifiant dehors) des figures du milieu corse © Radio France / Cyril Graziani

"C’est une néo mafia, une mafia 2.0"

La Corse commence vraiment à se lever. Deux collectifs ont vu le jour à la fin de l’été dernier. Le premier après la mort de Maxime Susini, un jeune militant nationaliste de Cargèse qui s'opposait à la mafia locale. Il a été assassiné sur la plage près de sa paillote. Son oncle, Jean-Toussaint Plasenzotti, est à l'origine de la création du "collectif antimafia Massimu Susini". Objectif clair : nettoyer la Corse de sa mafia.

Le second collectif a été créé par Léo Battesti, ancien leader du FLNC. Son nom "Maffia No’, a Vita Iè" (Mafia non, la vie oui) qui compte dans ses rangs des grands visages de la Corse, comme le prix Goncourt Jérôme Ferrari ou le leader du groupe I Muvrini, Jean-François Bernardini. "Notre démarche dérange, c’est incontestable. Ils aimeraient bien être tranquilles. Qu’est-ce que c’est cette mafia ? Ce n’est pas la mafia Toto Rina (NDLR : le dernier chef de Cosa Nostra, la mafia sicilienne), pyramidale, décrypte Battesti. C’est une néo mafia, je dirais la mafia 2.0, moderne, qui a compris comment fonctionnent les mécanismes économiques".

Pour l’ex-militant nationaliste, il est impossible alors de construire une économie : "On nous dit 'mais ce n’est pas la Sicile'. C’est pire que la Sicile, car eux, avec cinq millions d’habitants, il y a une activité économique qui n’est pas mafieuse de tout temps. Tandis que chez nous, tous les pans de notre économie, à part l’économie numérique - mais ça ne saurait tarder si nous n’y prenons garde - sont investis par des réseaux mafieux". 

La préfecture de Corse s'appuie sur les maires

Ce terme de "mafia" n’est pas apprécié par tout le monde. La préfète de Corse préfère le terme de 'voyoucratie'. Mais le résultat est le même. Trafic de drogue, marchés publics truqués, constructions illégales… les réseaux mafieux ont tissé leur toile sur la Corse. L’État, via sa préfète, a décidé de s’appuyer sur les maires insulaires pour faire cesser ces violences et lutter contre la criminalité organisée. La préfecture a notamment mis en place des procédures pour sensibiliser et accompagner les édiles sur trois points où ces derniers peuvent subir des pressions : l’urbanisme, les sujets où il y a des commandes publiques ou encore les divagations animales (les bergers laissent leurs troupeaux en liberté). "Le maire peut se sentir seul, explique Josiane Chevalier. Et certains demandent des procédures simplifiées. Il faut créer un lien de confiance avec les maires ou même les chefs d’entreprise. Il y a des dispositifs juridiques, chaque personne qui constate une infraction peut saisir le procureur de la République". 

C’est d’ailleurs ce qu’a fait David Brugioni, le maire de Centuri, mais pour le moment sans effet immédiat. "Certaines personnes ont été convoquées par le juge, elle se sont faites porter pâles. Depuis, ils n’ont pas été reconvoqués mais se présenteront face à moi en mars prochain", déplore l’édile capcorsin, qui ne cache pas ses craintes. 

"Bien sûr qu’on a peur. Mais il fallait parler pour nos enfants. Il faut dénoncer et plus on sera nombreux à parler, plus on va s’auto-protéger".

La peur fait partie du quotidien des maires insulaires.

Mais Léo Battesti considère que l’État, à travers ses représentants, n’est pas en mesure de les soutenir. Lors des réunions de son collectif, les grands absents ce sont eux. "L’autre jour, on a fait une réunion en Balagne. Sur 33 maires de la micro région, aucun n’est venu. Ca veut dire qu’ils sont gênés. Je ne dis pas qu’ils sont mafieux. Ils sont tous sous pression, et quand j’entends madame la préfète tout miser sur la mobilisation des maires pour un sursaut démocratique, je me dis que nous sommes dans une situation kafkaïenne. Ce sont les principales cibles de la pression mafieuse : ils ne sont pas en état de résister".

Les nationalistes au pouvoir (depuis 2015), eux prennent bien soin de rester éloignés de ce débat qui mobilise une partie de l’île. Pour preuve, une session de l’Assemblée de Corse a été promise aux collectifs mais elle a finalement été repoussée aux calendes grecques… après les municipales. 

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