Le président Alassane Ouattara brigue un troisième mandat controversé face à une opposition qui a appelé à la "désobéissance civile". Depuis trois mois, violences et affrontements intercommunautaires ont fait plusieurs dizaines de morts.

En renonçant à se retirer après deux mandats à la tête du pays, Alassane Ouattara a provoqué la colère de l'opposition qui a appelé à la désobéissance civile
En renonçant à se retirer après deux mandats à la tête du pays, Alassane Ouattara a provoqué la colère de l'opposition qui a appelé à la désobéissance civile © AFP / Issouf SANOGO

En mars dernier le président ivoirien s’était attiré les louanges de la communauté internationale après avoir annoncé vouloir céder la place à la nouvelle génération. En réalité, il avait pris soin de désigner son successeur et ami de trente ans, Amadou Gon Coulibaly, son fidèle premier ministre. Mais ce dernier est décédé subitement l’été dernier, un coup de théâtre qui a rebattu les cartes et qui a poussé Alassane Ouattara à briguer un troisième mandat pour barrer la route à ses adversaires. 

L’annonce a provoqué la colère de l’opposition qui a appelé au boycott du scrutin du 31 octobre, mais aussi celle d’une partie de la population, les manifestations quasi quotidiennes ont déjà causé la mort de dizaines de personnes et fait plusieurs centaines de blessés. Des violences électorales qui rappellent celles de 2010-2011, à l’époque la guerre civile avait débuté par une lutte de pouvoir et par un combat fratricide à l’origine de la mort de plus de 3 000 ivoiriens, les combats avaient également déplacé près d’un million de personnes. 

Alassane Ouattara à décidé de briguer un troisième mandat. L’annonce a provoqué la colère de l’opposition qui a appelé au boycott du scrutin
Alassane Ouattara à décidé de briguer un troisième mandat. L’annonce a provoqué la colère de l’opposition qui a appelé au boycott du scrutin © Radio France / Omar Ouahmane

"L'arrivée des élections fait peur à tout le monde"

Pour Christophe Duvernay qui habite dans le quartier résidentiel de Bietry près de l’aéroport Houphouët Boigny, la situation n’est pas comparable. En 2010-2011, le conflit avait opposé des rebelles à des combattants loyalistes, cette fois il met face à face un régime qui dispose de tous les moyens et une partie de la population, souvent très jeune et très en colère après ce revirement de Ouattara. 

Ce qui a également provoqué l’ire de cette jeunesse, c’est l’invalidation des candidatures de Laurent Gbabo, l’ancien président et de Guillaume Soro ex-premier ministre, tous deux sous le coup d’une condamnation. Ces deux figures majeures de la vie politique en Côte-d’Ivoire comptent de nombreux soutiens leur capacité de nuisance est réelle. "Tout le monde a été traumatisé de voir des hélicoptères mitrailler les foules et l’arrivée des élections fait peur à tout le monde."

Le 10e étage de la résidence où habite Christophe Duvernay offre une vue sur tout Abidjan secoué il y a dix ans par des violences électorales. Depuis l’appartement de ce français installé en Côte-d’Ivoire depuis trois ans, on distingue clairement les deux points chauds que sont les communes de Yopougon et Abobo, deux secteurs qui s’étaient embrasés en 2010-2011 et qui pourraient de nouveau être le théâtre de violences post-électorales. 

Depuis l’appartement de Christophe Duvernay, un Français installé en côte d’Ivoire depuis trois ans, on distingue clairement les deux points chauds que sont les communes de Yopougon et Abobo
Depuis l’appartement de Christophe Duvernay, un Français installé en côte d’Ivoire depuis trois ans, on distingue clairement les deux points chauds que sont les communes de Yopougon et Abobo © Radio France / Gilles Gallinaro
Nombreux sont les habitants qui ont fait le choix de fuir par peur de nouvelles violences post-électorales. Ici à la gare routière d’Adjamé, l’une des plus importantes d’Abidjan.
Nombreux sont les habitants qui ont fait le choix de fuir par peur de nouvelles violences post-électorales. Ici à la gare routière d’Adjamé, l’une des plus importantes d’Abidjan. © Radio France / Omar Ouahmane

Depuis plusieurs semaines des violences éclatent un peu partout dans le pays, et notamment à Abidjan, où la population s’organise. Certains stockent des vivres et anticipent d’éventuels pénuries dans les prochaines semaines, alors que d’autres et notamment ceux qui en ont les moyens, quittent la capitale économique pour le nord du pays. 

Tout le monde n'a pas les moyens de fuir

Dans la gare routière d’Adjamé, l’une des plus importantes d’Abidjan, nombreux sont les habitants qui ont fait le choix de fuir par peur de nouvelles violences post-électorales. "Comme il y a les élections qui approchent et je suis seule à Abidjan, c’est pas trop prudent, on ne sait jamais. Il n’y a pas d’issue c’est un peu inquiétant, ça peut basculer", explique Marie, une hôtelière de 35 ans qui s’apprête à monter dans un bus bondé pour rejoindre sa famille qui se trouve à Yamoussoukro à 2 heures de route. Elle redoute une dégradation de la situation et dénonce un climat de haine qui règne dans la capitale. Elle s’est décidée à partir après les premières qui ont dégénérer en affrontements. 

Mais à quelques kilomètres de là dans la commune déshéritée de Yopougon aux portes d’Abidjan, la majorité de la population n’a pas les moyens de quitter Abidjan. Réputé pour être un fief de l’ancien président Laurent Gbabo, Yopougon a été le théâtre, il y a 10 ans, de tueries et de massacres. 

Des habitants encore sous le choc  à l’image de Danielle qui élève seule ses six enfants "Les gens s’en vont, les gens s’en vont mais moi je n’ai pas l’argent donc je suis là avec mes enfants. Ce qui se passe, ce qu’on voit c’est dangereux, on a peur, on a peur…"

"Ivoirité"

Pour éviter que l’histoire ne se répète, Issiaka Diaby président du collectif des victimes de Côte-d’Ivoire sillonne depuis des années cette commune de Yopougon où il tente de réconcilier les habitants. Selon lui les risques d’affrontements inter-communautaires sont bien réels. Un climat de peur et de haine entretenu par certaines formations politiques déterminées à barrer la route d’un troisième mandat au président Ouattara. 

Des personnalités politiques qui n’hésitent pas à brandir le concept de "l’ivoirité", qui vise à distinguer les ivoiriens de souche et les autres, un outil pour contester l’éligibilité d’Alassane Ouattara originaire du Nord du pays près de la frontière avec le Burkina Faso.

"Il est arrivé par la terreur, il partira par la terreur, seul le président Laurent Gbagbo pourra ramener la paix en Côte-d’Ivoire"

Dans cette commune de Yopougon, la haine contre Alassane Ouattara a pris des proportions inquiétantes, une partie de la population fidèle de Laurent Gbagbo, l’ancien président ivoirien dont la candidature a été invalidée, car sous le coup d’une condamnation, est très en colère et ne votera pas le samedi 31 octobre, jour du scrutin. 

La participation est le seul enjeu de cette élection, de nombreux ivoiriens pourraient bouder les urnes en raison des risques de violences qui pèsent sur le scrutin. Tandis que le parti au pouvoir a demandé aux quelques 7,5 millions d’électeurs de voter massivement contrairement à l’opposition qui appelle à la désobéissance civile. En prenant le risque d’un troisième mandat, Alassane Ouattara pourrait raviver les braises mal éteintes de la guerre civile, une élection qui porte les germes d’un nouveau conflit meurtrier. 

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