Partons en terre de Brexit, à Grimsby. En 2016, ce port, situé à quelque 300 km au nord-est de Londres, a voté massivement, à plus de 70% pour quitter l’Union européenne. Trois ans et demi plus tard, la motivation reste intacte. La ville, qui fut l’un des premiers ports en Grande Bretagne, est aujourd’hui en crise.

Le port de Grimsby était autrefois l'un des plus importants ports de pêche du pays
Le port de Grimsby était autrefois l'un des plus importants ports de pêche du pays © Radio France / Marie-Pierre Vérot

Dans le quartier du port, s’alignent les maisons vides en briques rouges. Il ne reste guère de pêcheurs à Grimsby, mais la nostalgie des années fastes demeure, lorsque le port abritait l’une des flottes les plus importantes de Grande Bretagne et l’on ressasse les souvenirs. Le long de Freeman Street, naguère grouillante, Paul grille une cigarette en attendant le chaland.

"L’industrie du poisson a été tuée. Est-ce qu’on va récupérer nos droits de pêche ? Je ne le pense pas. Ça fait trop longtemps.  Il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Vous savez, avant, vous ne pouviez pas avancer ici dans le marché tellement il y avait de monde, le marché était florissant. Tout le monde faisait ses courses, Vous aviez les pêcheurs, il y avait de l’argent, tout le monde avait de bon de bon jobs. Vous quittiez un travail, vous en retrouviez un autre le lendemain. Mais maintenant c’est fini. Tout est mort ici. J’ai voté Leave de toutes façons car j’en avais marre."

Les indicateurs au rouge

Dans ce quartier où vivaient les pêcheurs, le taux de pauvreté a explosé, drogue, alcool, grossesses précoces : tous les indicateurs sont au rouge. La crise sociale est l’un des ressorts du vote en faveur du Brexit à Grimsby. L’immigration en est un autre. John travaille dans l’industrie de la pêche :

"Nous devons faire nos propres règles et contrôler nos frontières. Nous sommes submergés par des « indésirables ». Et ça serait bien si quelqu’un faisait des lois pour que l’on reprenne notre destin en main. Les emplois, nous en avons besoin pour nous-mêmes"

Et le travail est rare. Une boutique sur deux a fermé, les rideaux de fer s’alignent, seules les officines de paris, ou les magasins d’occasion sont encore là. Des machines à sous aussi. Au casino, Jacklin, 79 ans, tue le temps :

"Nous n’aurions jamais dû quitter l’Union européenne. Ils ne réalisent pas que ça va être bien pire. Déjà quand on a dit qu’on allait sortir, les prix n’ont pas cessé de monter. Et ce Brexit, les gens ordinaires ne comprennent absolument pas ce que cela signifie."

Jaklyn, 79 ans, tue le temps au Casino de Grimsby
Jaklyn, 79 ans, tue le temps au Casino de Grimsby © Radio France / Marie-Pierre Vérot

La guerre de la morue

A quelques encablures, le port n’est plus que l’ombre de lui-même. Moins d’une dizaine de chalutiers, contre plus de 500 dans les années 50. Ce n'est pas la faute des quotas européens, comme on le dit ici, mais de la guerre de la morue avec l’Islande qui a restreint l’accès des pêcheurs étrangers. Il a bien fallu s’adapter. Grimsby ne pêche plus mais importe et transforme le poisson. Martyn Boyers, responsable du port, nous guide au petit matin dans la salle de vente aux enchères, haddock, cabillauds, merlus etc.

"Nous avons environ 800 caisses de poisson ce matin. La majorité des poissons que l’on trouve ici aux enchères de Grimsby vient d’Islande, sinon des îles Feroe ou de Norvège. C’est intéressant de noter qu’aucun de ces trois pays n’est dans l’UE. Donc Grimsby s’est adaptée bien avant que le Brexit arrive", explique-t-il.

Martyn Boyers dans la salle de vente aux enchères de poisson
Martyn Boyers dans la salle de vente aux enchères de poisson © Radio France / Marie-Pierre Vérot

Des négociations cruciales

Il va maintenant falloir s’adapter de nouveau. Grimsby rêve du statut de port franc, et s’interroge : comment les quotas seront-ils alloués, quels accès aux eaux territoriales, quels droits de douane ? Les questions sont nombreuses.

"La question du Brexit, du départ de la Grande-Bretagne, concerne aussi les Français, les Belges et les Hollandais particulièrement pour l’accès à la mer du Nord, poursuit Martyn. Et j’espère que les négociations se passeront de manière raisonnable. Je ne crois pas que nous retrouverons nos droits de pêche. Donc nous devons nous assurer que les négociations sont impartiales, et cela veut dire qu'elles soient justes pour tout le monde. C’est bien plus compliqué que n’imaginent les hommes politiques. Mais malheureusement, dès qu’un homme politique se mêle de quelque chose, vous pouvez être sûr que cela crée des problèmes."

La salle de ventes aux enchères de poisson, à Grimsby
La salle de ventes aux enchères de poisson, à Grimsby © Radio France / Marie Pierre Vérot

S’il y a une certitude dans cet océan d’interrogations, c’est bien que la pêche est au centre du bras de fer qui se profile entre Boris Johnson et l’Union européenne.

Pourtant le poids de la pêche dans l’économie est minime mais c’est un tel symbole que nul homme politique britannique ne se risquerait à négliger ses pêcheurs. C’est en tout cas ce que l’on veut croire à Grimsby.

Un reportage de Marie-Pierre Vérot

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