Il y a vingt ans, l'Amérique était blessée en son cœur, et une génération d'Américains s'engageait dans une lutte lointaine contre le terrorisme. Après le départ du dernier soldat US en Afghanistan, des vétérans s'interrogent sur le sens de leur mission.

Certains vétérans cherchent le frisson à leur retour. Faire de la moto, sentir le vent, aller vite, les aide à combler ce vide.
Certains vétérans cherchent le frisson à leur retour. Faire de la moto, sentir le vent, aller vite, les aide à combler ce vide. © Radio France / Benjamin Illy

« Je suis à la fois triste et soulagé. Triste pour tous ceux qu'on a laissé derrière nous, pour les Afghans, pour le changement qui n'a pas pu se réaliser. Mais je suis soulagé de savoir qu'aucun autre Américain ne mourra là-bas. »

Ce vétéran de l'Afghanistan résume assez le bien le dilemme américain alors que les troupes US sont parties et que les talibans sont revenus au pouvoir. Presque un retour à la case départ, vingt ans après les attaques du 11 septembre 2001. À quelques jours de la date anniversaire, certains de ceux qui ont combattu se retrouvent en Virginie. Dans la petite ville de Fredericksburg, t une fraternité de motards, tous vétérans.

Tout est là : la vieille radio qui crache les standards, la structure gonflable dans le jardin, les enfants qui pataugent, les mamans qui surveillent et, de l'autre côté, les pères tatoués.

Elijah Garitano, vétéran, libertarien, et biker.
Elijah Garitano, vétéran, libertarien, et biker. © Radio France / Benjamin Illy

Elijah Garitano, grand, costaud, porte un débardeur à message pour défendre le port des armes. Il se dit libertarien, ni républicain ni démocrate. Ce vétéran de bientôt 40 ans a un sérieux penchant pour les grosses cylindrées, des Harley Davidson de préférence. « Ça donne un peu d'adrénaline, d'excitation. »

Pour beaucoup de vétérans, c'est dur de passer d'un environnement très dynamique, très stressant, à l'ambiance de la maison. Quand vous rentrez, parfois vous recherchez ces sensations, vous cherchez le frisson. Pour moi, faire de la moto, sentir le vent, aller vite, ça m'aide à combler ce vide.

Un but commun

Elijah n'est pas surpris par l'effondrement de l'armée afghane face aux talibans. Il le déplore, simplement. « C'est malheureux, on a dépensé tellement d'énergie pour les entraîner, mais ils avaient beaucoup de problèmes, juste pour être payés, avoir un équipement correct, et il y avait beaucoup de corruption. »

Elijah Garitano a été déployé en Afghanistan en 2008 et 2010...Devant les photos de ses frères d'armes, il se dit nostalgique. Il tente de retrouver cette fraternité avec son club de motards, tous vétérans, une centaine de membres sur la côte est des États-Unis. Il en manque un, tombé là-bas, en Afghanistan. Elijah porte un bracelet sur lequel est gravé son nom.

« Il a été tué en mai 2011. Il a été tué par un soldat afghan, qui s'est retourné contre nous. Des choses comme ça font partie de mon stress post-traumatique, ce sentiment de culpabilité... Est-ce que tu en as fait assez ? Est-ce que tu pouvais empêcher cette perte ? Je lutte encore avec tout ça. »

Selon une étude menée en 2019 par le Pew Research Center, près de la moitié des anciens combattants post-11-Septembre (47 %) affirment avoir vécu des expériences traumatisantes.  Une génération de soldats qui avait un but, après avoir vu les tours du World Trade Center s'effondrer. 

Un sentiment d'inachevé

« Elijah n'a eu aucune hésitation. Il voulait combattre le terrorisme et bâtir un monde meilleur. Pour être honnête, je ne sais pas si on réussi. On a peut-être aggravé les choses. J'aurais vraiment souhaité que notre retrait soit mieux organisé. Toutes ces images de personnes qui essayent de monter dans un avion… Un interprète afghan m'a contacté pour que j'aide sa famille à sortir. Malheureusement, je n'avais pas les contacts. »

Aaron, 46 ans, chemise hawaïenne, est lui aussi… motard et vétéran. Il était en Afghanistan en 2007 et 2008 dans une unité médicale, il évacuait les soldats blessés. La guerre finie, il dresse le bilan et pense aux Afghans.

« Je pense qu'il était un peu arrogant de notre part de penser que nous pouvions changer ce pays. Mais… ça me bouleverse, il y avait des gens qui cherchaient un avenir meilleur. Ceux qui avaient grandi sous le règne des talibans ont tout à coup connu les libertés occidentales. Ils avaient des téléphones portables, internet, les femmes allaient à l'université.  »

Cette génération d'Afghans qui a grandi pendant vingt ans sans les règles des talibans est prisonnière et risque la mort. C'est ça qu'on a laissé, mec ! C'est ce désordre qu'on a laissé !

Aaron, vétéran d'une unité médicale, cherche encore le sens de son engagement.
Aaron, vétéran d'une unité médicale, cherche encore le sens de son engagement. © Radio France / Benjamin Illy

Aaron ne sait pas encore ce qu'il fera à la date anniversaire, le 11 septembre prochain. Regarder les cérémonies à la télévision ou, peut-être, sortir sa moto, prendre la route, filer à toute vitesse avec ses amis vétérans et calmer ses tourments.

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