Chaque année, en France, nous utilisons plusieurs milliards de mètres cubes d'eau. Pour la cuisine, la douche, le jardinage. Ces eaux usées ne sont pas réutilisées et c'est un immense gâchis. Une fois sorties des stations d'épuration, peuvent-elles permettre d'arroser certains fruits et légumes ?

Des légumes cultivés avec des eaux usées régénérées à Saint-Jean-de-Cornies dans l'Hérault.
Des légumes cultivés avec des eaux usées régénérées à Saint-Jean-de-Cornies dans l'Hérault. © Radio France / Célia Quilleret

En ce mois d'octobre, le soleil cogne encore sur les vignes du Pic Saint-Loup. En contrebas, le village de Saint-Jean-de-Cornies, 700 habitants, dispose d'un laboratoire unique en son genre de désinfection des eaux usées. Au cœur de la station d'épuration, à ciel ouvert, des roseaux filtrants sont plantés pour assainir les eaux, et juste derrière, des machines assez sophistiquées, à base de rayonnement UV, électro-oxydation, ou système de traitement membranaire, ont été installées pour expérimenter un nouveau système de purification. Il s'agit de traiter les eaux du village pour tuer les bactéries et les virus présents. "L'idée, c'est qu'on puisse réutiliser cette eau et lui donner une deuxième vie en sortie de traitement, avant rejet dans le cours d'eau naturel", explique Rémi Declercq, ingénieur agronome pour la société montpelliéraine Ecofilae qui gère cette expérimentation.

La station d'épuration de Saint-Jean-de-Cornies dans l'Hérault.
La station d'épuration de Saint-Jean-de-Cornies dans l'Hérault. © Radio France / Célia Quilleret

Une fois devenues utilisables, ces eaux sont versées sur des bacs hors-sol de légumes, tomates et salades. "Pour l'instant, les premières conclusions, c'est qu'on a des technologies efficaces, qui permettent d'atteindre des niveaux de qualité suffisants pour arroser des jardins partagés ou du maraîchage", se réjouit-il. Même si les niveaux de salinité notamment sont à surveiller. En tout cas, aucune trace significative de Covid dans ces eaux usées, le virus est inactif, le risque est écarté.

Les jardins partagés du village seront bientôt arrosés avec les eaux usées et regénerées.
Les jardins partagés du village seront bientôt arrosés avec les eaux usées et regénerées. © Radio France / Célia Quilleret

Le maire du village, Jean-Claude Armand, ancien responsable de l'agence régionale de l'eau, est assez fier que son village soit pionnier sur le sujet. Car cette expérimentation sur une station d'épuration en zone rurale, appelée "Rur'eaux", est une première. "L'eau, c'est déjà un problème majeur pour une grosse partie de l'économie de la région", explique l'élu, pressé d'agir par les viticulteurs qui subissent des épisodes de grêle, de sécheresse et semblent impatients de pouvoir irriguer. 

On a eu beaucoup de discussions avec les producteurs de vin, on leur a demandé s'ils seraient prêts à réutiliser de l'eau qui a été traitée pour produire le vin. 

Si cet élu avait des craintes, il s'est rendu compte que les viticulteurs du Pic Saint-Loup, par ailleurs "vertueux sur l'emploi de produits phytosanitaires et leurs pratiques viticoles", étaient assez séduits par le projet. Car ils ont besoin d'eau pour la qualité de leur production.

Un problème d'acceptabilité

Or, en France, une infime partie (moins de 0,6%) des eaux sont réutilisées, alors qu'en Israël, la moitié des terres cultivées sont déjà arrosées avec de l'eau recyclée. 80% des eaux usées sont réutilisées en Israël et 15% en Espagne. Ce maire sait bien qu'il faudra briser un tabou. "Quand on achète des agrumes qui proviennent d'Israël, par exemple, il faut savoir qu'ils ont été irrigués avec des eaux usées traitées", s'exclame-t-il. Idem avec les milliers de caisses de légumes qui arrivent tout droit d'Andalousie.

D'ailleurs, le maire n'a pas eu de mal à convaincre David De Montfumat, éleveur de chèvres dans le village et élu au conseil municipal. Il veut même construire sa future bergerie à côté de la station d'épuration. "C'est vraiment pour arroser la terre", argumente-t-il, "le fromage ne va pas avoir le goût de la station d'épuration !" Il espère que l'eau traitée sera légèrement chargée en phosphate, car cela permettrait d'économiser des engrais. "Cette réutilisation va dans le sens de l'histoire", ajoute-t-il. Il espère d'ailleurs pouvoir tout arroser avec la station d'épuration.

Rémi Declercq (Ecofilae) et David de Montfumat (éleveur) à la station  de Saint-Jean-de-Cornies.
Rémi Declercq (Ecofilae) et David de Montfumat (éleveur) à la station de Saint-Jean-de-Cornies. © Radio France / Célia Quilleret

Autre solution, trier l'eau usée, dans la maison

Seuls bémols, le traitement de cette eau aura un coût pour les collectivités. Des recherches scientifiques sont en cours au sujet des micropolluants, parabènes ou résidus de médicaments, qui pourraient être déversés dans le sol ou les plantes, même en très petite quantité. Bruno Molle, ingénieur de recherche à l'INRAE à Montpellier, et spécialiste du sujet, pense même qu'il faut aller encore plus loin. Pour lui, il vaudrait mieux trier l'eau à la maison, comme on trie ses déchets. "Si l'on veut réfléchir encore plus en amont pour limiter les besoins de traitement de ces eaux, il faut éviter de mélanger les eaux des toilettes qui contiennent des virus et des bactéries avec les eaux qui sortent de la douche ou de la machine à laver", explique-t-il. Une révolution pour les grandes entreprises de l'eau comme Véolia ou Suez. "Cela impose de séparer les eaux, de les stocker, d'avoir plus de tuyaux dans les maisons", admet-il. "Mais dans vingt ans, nous trouverons cela normal", ajoute le chercheur. D'ailleurs, il pense même qu'un jour, ce changement de paradigme sera "imposé".

Des légumes cultivés avec des eaux usées régénérées à Saint-Jean-de-Cornies dans l'Hérault.
Des légumes cultivés avec des eaux usées régénérées à Saint-Jean-de-Cornies dans l'Hérault. © Radio France / Célia Quilleret

Plus modestement, à Saint-Jean-de-Cornies, les élus attendent le feu vert de l'Agence régionale de santé pour commencer à réutiliser les eaux du village. Cette solution pourrait permettre à de nombreuses communes de ne pas vider indéfiniment leurs réserves d'eau potable. Une façon de recycler l'eau, si précieuse dans les années à venir.

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