Les soignants sont-ils les plus mal soignés ? Pour écouter et accompagner les personnels de santé en détresse psychologique, une "Maison des soignants" a ouvert dans la capitale l’été dernier. Avec la crise du Covid qui s'éternise, elle devient indispensable.

Une "maison des soignants" a ouvert à Paris
Une "maison des soignants" a ouvert à Paris © Radio France / Alice Kachaner

Derrière la façade discrète d’un immeuble parisien, un cocon feutré, conçu comme un refuge. "La Maison des soignants, c'est un lieu de mieux-être", indique Catherine Cornibert qui coordonne ce lieu ouvert en août 2021 par l'association Soins aux professionnels de la santé (SPS). "L'objectif, quand les soignants viennent chez nous, c'est qu'ils prennent un moment pour se ressourcer, qu'ils prennent soin d'eux", poursuit notre guide en montrant l'amphithéâtre, les salles de consultation et de réunion étalées sur trois étages. Un espace de près de 800 mètres carrés, ouvert à tous, qu'ils soient étudiants de la santé, pharmaciens, médecins, infirmiers, kinésithérapeutes ou secrétaires dans un hôpital.

Un soutien psychologique gratuit

Pour l'heure, les lieux sont quasi déserts. En raison de l'explosion épidémique, de nombreuses formations se tiennent à distance. Face à son écran d’ordinateur, la psychologue Célia Belrose anime un atelier sur le stress post-traumatique. "Nous organisons une sorte de séminaire en ligne. Les participants peuvent naviguer d'une salle virtuelle à une autre. Environ 150 personnes sont connectées", précise la clinicienne. 

À la fin de la présentation, l'émotion est palpable. Une soignante qui préfère garder l'anonymat raconte son expérience. "Dans mon travail, je fais face à des situations difficiles, parfois la mort. J'ai toujours eu l'impression de gérer. Mais voilà, il y a deux semaines, je me suis effondrée. Je ne savais pas ce qu'était un burn-out mais aujourd'hui je me sens ensevelie par tout ça", lâche-t-elle dans un sanglot. 

En séance, je les amène à baisser le masque de la personne censée toujours soigner les autres

Pour répondre à cette détresse, un soutien moral est proposé gratuitement par la Maison des soignants, que ce soit par téléphone, via une plateforme d’écoute, ou dans les locaux, lors de consultations psy.  Dévoiler ses failles, cela reste une démarche difficile pour les personnels de santé, explique Célia Belrose. "Comme dans d'autres métiers à risque, tels que les policiers ou les militaires, les soignants ont du mal à se livrer lorsqu'ils rencontrent un traumatisme professionnel. Ils considèrent que cela fait partie de leur mission. C'est pourquoi, quand ils viennent ici, je leur dis que c'est leur temps. En séance, je les amène à mieux se connaître et à baisser le masque de la personne qui est censée toujours soigner les autres. Ils doivent comprendre qu'eux aussi peuvent avoir besoin d'aide et que ça ne fait d'eux de moins bons professionnels, bien au contraire", conclut la psychologue.

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. © Radio France / Alice Kachaner

Un mal-être longtemps tabou

Au-delà de cet accompagnement thérapeutique, la Maison des soignants propose des formations en nutrition, des modules d’auto-défense ou encore du sport-santé. Une quarantaine d'ateliers de mieux-être pour tenter de réparer des professionnels fragilisés par la crise Covid qui s'éternise, mais aussi par des années de non-dits. "Quand nous avons créé notre association SPS en 2015 c'était honteux, tabou, de parler de la santé des soignants, d'oser dire qu'ils pouvaient aller mal", se souvient Catherine Cornibert. "En ce sens, après mars 2020, il y a eu une bascule. La crise a permis de montrer qu'un soignant avait des souffrances". 

Des conditions de travail souvent pointées du doigt

Un mal-être qui a pris différentes formes au fil de l'épidémie. "Au premier confinement, ils étaient très anxieux, à l'idée notamment de transmettre le virus. A la deuxième vague, ils étaient épuisés. Maintenant, ils sont las, ils n'en peuvent plus. Ils n'observent pas d'évolution dans leur métier et dans la reconnaissance de leur travail. Conséquence : ils souffrent d'un grand absentéisme, et de reconversions", poursuit la coordinatrice de la Maison des soignants. 

Quitter le navire de la santé, Amandine y songe de plus en plus. D'abord auxiliaire de puériculture, puis secrétaire médicale, cette jeune femme de 36 ans a justement pris rendez-vous avec une coach de l'association. Ce qui la pousse à changer de métier? "La cadence des soins, l'impression de mal faire mon travail, un sentiment de fatigue et de ne plus être à ma place". Elle souhaiterait désormais quitter le terrain pour s'intéresser aux questions de déontologie de la santé. "Forcément, c'est un deuil de se dire que je ne serai plus au contact des patients. Mais voilà, je ne peux plus...", avoue pudiquement la jeune femme. 

J'ai vu des soignants choqués par des décisions prises par leur hiérarchie faute de moyens

L’association accompagne une soixantaine de professionnels dans leurs projets de réinsertion. La plupart quitte avec regret un métier choisi par vocation. "A l'origine du désir de reconversion, on retrouve souvent les conditions d'exercice, un sentiment d'absurdité, constate la coach Sandrine Fabre Rubinstein. J'ai vu des gens choqués. Choqués par des décisions prises par leur hiérarchie faute de moyens. Le fait que ces soignants songent à changer de métier, c'est plutôt sain. Souvent, ils sont en épuisement professionnel à cause de ces tensions. Cette prise de conscience leur permet d'éviter d'aller jusqu'au burn-out".  

Pour accompagner et prendre soin des personnels de santé, d’autres "Maisons des soignants" devraient être créées d’ici 5 ans, au moins une dans chaque région espère l’association.

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