Bilal a fui le Kurdistan irakien en 2018 après des menaces politiques. Il a pris la route avec pour objectif de demander l'asile au Royaume-Uni. Pendant trois ans, il a filmé son chemin, le froid, la faim, les violences et les élans de solidarité. France Inter est retourné sur les pas de Bilal.

Les tentes se retrouvent éparpillées dans la forêt dans la nouvelle jungle de Grande-Synthe
Les tentes se retrouvent éparpillées dans la forêt dans la nouvelle jungle de Grande-Synthe © Radio France / Mathilde Dehimi

C'est la nouvelle jungle. Enfin, une de plus. L'ancienne se trouve de l'autre côté de la route et du centre commercial à 1.5 km de là. Il suffit de suivre la ligne à haute tension pour retrouver les tentes qui ont disparu depuis mars de l'aire naturelle du Puythouck. C'est dans ce cadre bucolique du Puythouck que Bilal a passé l'un des pires hivers que la région ait connu ces dernières années. Au début de l'année, les températures sont tombées bien au-delà des moins 10 degrés.

"Cet hiver, les personnes exilées n'avaient pas de bois, elles brûlaient des vêtements, le plastique des caddies, leurs vêtements, on a eu énormément de problèmes de pieds, de gelures" raconte Arnaud Gabillat, coordonnateur de l'association d'aide aux migrants Utopia 56. " Ici, on est constamment sur de la survie, on aide les gens à ne pas mourir" explique Arnaud Gabillat, inquiet car il y a de moins en moins de tentes à distribuer. Et 300 nouvelles personnes sont arrivées ce week-end sur la nouvelle jungle.

Il se souvient d'un Bilal épuisé, révolté

Car le cadre a changé mais pas les démantèlements. Plusieurs fois par semaine, les forces de l'ordre s'engagent dans la nouvelle jungle, les services municipaux emportent affaires et tentes éventrées, les migrants reviennent ensuite au même endroit, sans tente.

La nouvelle jungle se trouve au bout de 150 m d'un chemin marécageux et boueux. Sur la plaine, certains ont pris le temps de reconstituer en bois des abris ou de petites échoppes. La plupart dorment sous des bâches ou dans des tentes en attendant les passeurs.

L'équipe d'Utopia 56 au bout du long chemin boueux emprunté plusieurs fois par jour par des centaines de personnes sur la jungle de Grande-Synthe
L'équipe d'Utopia 56 au bout du long chemin boueux emprunté plusieurs fois par jour par des centaines de personnes sur la jungle de Grande-Synthe © Radio France / Mathilde Dehimi

Le lieu, plus isolé et coupé des associations, est favorable aux passeurs. Certains ne se privent d'ailleurs pas de se greffer "spontanément" à nos conversations. Ce qui ne perturbe pas Rahen, 21 ans, originaire de Ranya où France Inter était dans le premier épisode.

"Je me sens vraiment bien, encore une dernière étape, j'ai toujours voulu rejoindre l'Angleterre parce que la situation économique y est meilleure. Et puis, je parle la langue et j'ai de la famille là-bas. Quand j'étais sur le bateau, je me disais si tu dois mourir, meurt, donc je ne vais pas revenir maintenant en arrière, je suis parti, je poursuis mon chemin." 

D'autres sont plus abîmés par leurs longs mois d'exil comme cet homme qui montre sur son portable des photos de ses collègues blessés et emprisonnés. Il était journaliste pour une télévision locale kurde et dit être menacé par le pouvoir. Plusieurs journalistes et militants des droits de l'Homme ont été condamnés au Kurdistan irakien notamment en mai dernier.

On croise quelques familles, les enfants jouent dans la boue. Beaucoup passent du temps à se nettoyer les chaussures boueuses aux points d'eau. Les prises électriques pour charger les portables ne fonctionnent plus après des jours d'orages.

Au bout il y a la mer, et l'Angleterre juste en face

"Parfois, les exilés ne passent même pas par la jungle, raconte Laurent Caffier, bénévole indépendant de longue date et natif de la région, l'autre jour, des familles m'ont appelé, elles avaient été déboutées de leur demande d'asile en Allemagne et cela faisait trois jours, sans manger, qu'elles attendaient à la demande des passeurs, dans les bois en face de la plage."

Il y a eu de nombreux naufrages sur cette plage raconte Laurent Caffier, bénévole indépendant
Il y a eu de nombreux naufrages sur cette plage raconte Laurent Caffier, bénévole indépendant © Radio France / Mathilde Dehimi

Les passeurs sont Français, Belges, Hollandais, Allemands, Anglais…

Laurent Caffier connaît bien les dangers de la mer, ses courants traîtres et ses brumes de mer qui se lèvent sans prévenir. Il a été condamné en 2017 avec dispense de peine pour avoir aidé "sans contrepartie" des Kurdes iraniens qui fuyaient les passeurs à prendre la mer. 

Régulièrement, il tente de dissuader ceux qui veulent prendre la mer de s'engager et régulièrement, il apprend qu'ils ont fait naufrage comme cette famille kurde iranienne décimée au Nouvel An dont un bébé de 15 mois. 

Le poids des passeurs s'est accentué constate Laurent Caffier. "Ceux qu'on arrête ne sont que de petites mains, constate-t-il, les têtes de réseaux sont Européennes." 

Lui connaît Bilal depuis son départ du Kurdistan irakien. " J'ai beaucoup de respect pour lui, dit-il, il a pu filmer au plus près ce que nous, bénévoles, on ne peut pas filmer, les coups de la police serbe et croate, les tentes déchirées en France. Tout ce que l'Europe a de plus mauvais, Bilal l'a filmé."   

L'intégralité de la série de reportages "sur les pas de Bilal", est à réécouter ici :

- Episode 1 : "Quitter son Kurdistan natal", par Mathilde Dehimi

- Episode 2 : "L'arrivée en Grève, de l'autre côté du fleuve", par Yann Gallic

- Episode 3 : "En Serbie, passer mais par quelles frontières ?", par Rémi Brancato

- Episode 4 : "A la frontière franco-italienne, gravir la montagne de nuit", par Thibaut Lefèvre

- Episode 5 : "Apercevoir l'Angleterre", par Mathilde Dehimi

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